EurOrient

Revue périodique paraissant trois fois par an, publiée par l'Harmattan
Prochain numéro:
Orients urbains (2)
L’élan refondateur et le poids des réalités.
Sous la direction de Philippe Haeringer

La dernière livraison

couverture du dernier numéro

L’exil et la gestion de la trajectoire

Présentation

Les temps de l’exil
Pendant longtemps les études sur l’immigration se sont principalement focalisées sur le thème des conditions d’existence des immigrés dans leur pays d’accueil. De l’après guerre jusqu’à la moitié des années 1970, les principaux, et quasi uniques, commanditaires des enquêtes sur les immigrés étaient l’État et les différents ministères qui avaient à connaître de la vie et du mode de présence des populations étrangères sur le territoire national. L’État ne percevait et ne pensait ces populations, pour le dire rapidement, que comme une série de problèmes allant nécessairement par deux : l’immigré et le travail, l’immigré et le logement, l’immigré et la sécurité sociale, l’immigré et l’école, l’immigré et la santé, etc. Ce modèle par couples a longtemps dominé et c'est seulement dans la seconde moitié des années 70 que les études (quantitativement minoritaires) sur l’immigration empruntent d’autres paradigmes. L’immigré n’est plus cet être misérable et sans histoire voué à une souffrance perpétuelle, il devient sociologiquement l’incarnation vivante d’un monde qui n’en finit pas de mourir et d’un autre qui n’arrive pas à naître. À partir des années 70, le matériau quasi exclusif sur lequel se porte le regard d’un sociologue aussi important que Sayad est celui des trajectoires des émigrés qui deviennent des immigrés sans jamais se débarrasser définitivement de leur condition de déplacés. Le coup d’envoi de ce programme de recherche réside sans nul doute dans l’article publié le 15 juin 1977 dans le N°15 de la revue Actes de la recherche en sciences sociales intitulé « Les “trois âges” de l’émigration algérienne en France ». Ce texte met en exergue deux lignes de force : la première s’attelle à démontrer l’inséparabilité, pour toute histoire de l’immigration, du pays d’origine et du pays d’accueil ; comme l’un ne va pas sans l’autre, il faut obligatoirement tenir les deux dans une même démonstration. La seconde ligne de force réside dans l’illustration que le mouvement migratoire algérien revêtait pour ses membres des significations différentes selon les moments historiques et que les différentes phases étaient structurellement liées aux transformations des communautés rurales qui produisaient les émigrés. Depuis les années 90 le thème de l’immigration régulière s’est élargi : s'y sont ajoutés, tout aussi polémiques, les thèmes de l’asile et (davantage encore) de l’immigration clandestine. Alors que c'est l'Europe qui fournit pendant des décennies le plus grand contingent d'émigrés, les flux migratoires dominants vont aujourd’hui du Sud vers le Nord. L’Amérique du Nord accueille surtout des migrants en provenance de l’Amérique Latine, de l’Asie de l’Est et du Sud-Est. L’Europe occidentale reçoit des populations issues essentiellement d’Afrique du Nord et d’Afrique sub-saharienne. Vers l’Australie convergent des immigrés d’Asie du Sud-Est. Cette configuration s’est en réalité fortement complexifiée depuis les années 1980. Pour présenter les choses simplement, on peut dire que l’immigration de travail a été pendant longtemps une immigration d’hommes relativement jeunes, entre 20 et 35 ans ; à cette réalité se substitue actuellement une tendance à l’équilibre entre les sexes, la place des femmes augmentant explicitement, notamment par l’intermédiaire du regroupement familial. Nous assistons également à une transformation géographique des itinéraires qui fait de certains pays des régions à la fois d’émigration, de transit et d’immigration. L’extension des zones de départ, la diversification des flux, leur mondialisation au détriment des relations exclusives entre deux pays (les Marocains vont en France mais aussi en Hollande, en Angleterre, en Italie, en Espagne, aux USA) conjuguées à un renforcement continu des dispositifs de contrôle de l’espace Schengen sont autant de facteurs qui contribuent à rendre les itinéraires migratoires (en particulier ceux des clandestins) particulièrement aléatoires. Dans ce numéro, il est principalement question de déplacements le plus souvent contraints, de mobilité stoppée dans le pays d’origine pour des raisons politiques et de la recherche d’une sécurité physique et sociale. La figure dominante est celle de l’exilé. Celui-ci, par sa seule présence insolite (il est là alors qu’idéalement il devrait être dans sa nation), dénaturalise les liens fondamentaux entre naissance et nation, entre homme et citoyen, entre national et non national. Ces liens constituent le fondement de ce qu'on appelle (pour faire simple) l’identité nationale. suite

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