EurOrient

Revue périodique paraissant trois fois par an, publiée par l'Harmattan
Prochain numéro :
L'EGYPTE source de renouveau arabe
Sous la direction de Christian Lochon et J. J. Luthi

La dernière livraison

couverture du dernier numéro

TURQUIE La nouvelle politique extérieure turque entre
le mythe « européen » et la nostalgie « ottomane »

Présentation

Ahmet Davutoglu, actuel ministre des affaires étrangères turc, a indiqué dans une de ses déclarations à propos du déclenchement des révoltes arabes au Moyen-Orient dans les premiers mois de l’année 2011 que le temps était venu pour normaliser le flux de l’histoire. Pour lui, “si l’on échoue à tenir compte de la nécessité de reconnecter les sociétés, les communautés, les tribus ainsi que les ethnicités dans notre région, on perdra le momentum de l’histoire. Notre futur est notre sens du destin commun. Nous avons tous un destin commun dans cette région. [...] En général, “le Moyen-Orient”, terme orientaliste, est considéré comme synonyme de tensions, conflits et sous-développement. Mais, notre région a été depuis des millénaires le centre des civilisations témoignant de fortes traditions de l’ordre politique dans lequel des environnements multiculturels se sont développés. En dehors de cet héritage civilisationnel et politique, nous avons aujourd’hui suffisamment de ressources économiques afin de faire de notre région un centre de gravité global.” Il est clair que cette déclaration d’Ahmet Davutoglu s’inscrit dans un cadre de prise de conscience de l’existence d’un destin commun pour les peuples du Moyen-Orient. Certes, une certaine conscience d’appartenance à une communauté dans laquelle les peuples partageraient des intérêts communs a commencé à émerger ces dernières années au Moyen-Orient. De même, le 12 février 2011, dans une déclaration faite à la chaîne nationale CNN Türk, Davutoglu avait avancé à propos des révoltes en Égypte qu’une conscience commune existant en dehors de l’état-nation vient d’émerger dans la région.” Selon Davutoglu, l’émergence de cette conscience commune représente le début d’un tournant historique au Moyen-Orient. Pour certains observateurs turcs et internationaux, l’idée de l’émergence d’une conscience collective au Moyen-Orient exprimée par Davutoglu est révélatrice de la tendance néo-ottomaniste de la nouvelle politique extérieure turque. Cependant, ni Davutoglu ni les autres dirigeants politiques de l’AKP approuvent l’emploi du terme “néo-ottomanisme” pour conceptualiser l’activisme de la politique extérieure turque d’aujourd’hui. Il semble que ces propos de l’actuel ministre des affaires étrangères turc soulignent la nécessité de jeter les bases d’une nouvelle communauté du Moyen-Orient, une sorte de “communauté de sécurité” partageant les mêmes valeurs démocratiques et culturelles autour d’intérêts stratégiques communs. Tous ces propos d’Ahmet Davutoglu ne sont-ils pas révélateurs d’un changement doctrinaire de l’actuelle politique extérieure turque ? Quelle est la substance de la politique extérieure turque d’aujourd’hui ? Qu’est-ce qu’il y a de “nouveau” dans cette politique extérieure turque ? Si l’on admet qu’il s’agit d’un “renouveau” dans l’actuelle politique extérieure turque, sur quelles paramètres se base-t-il ? Comment décoder la réorientation de la politique extérieure d’Ankara ? Peut-on parler aujourd’hui d’une réelle volonté chez les actuels dirigeants politiques turcs de restaurer la culture stratégique de la Turquie ? Quelle place occupe l’Occident, ou plus particulièrement l’Europe, dans l’actuel agenda de politique extérieure turque ? Le réengagement de la Turquie avec le Moyen-Orient se fait-il au détriment de ses relations avec l’Europe ? Par quelle rhétorique du gouvernement AKP la forte régionalisation de la politique extérieure turque de ces dernières années est-elle alimentée ? Le repositionnement turc sur la scène internationale, en tant qu’acteur plus confiant, indépendant et proactif visant à utiliser son soft power, confère-t-il à Ankara de nouveaux rôles supplémentaires? Quelle valeur ajoutée génère l’actuelle politique extérieure turque pour l’Europe, le Moyen-Orient ainsi que pour toutes les autres régions où la Turquie exerce une influence politique, économique et culturelle? Toutes ces questions constituent autant de points d’interrogations pour lesquels les observateurs et politologues internationaux et turcs cherchent ces dernières années des réponses adéquates afin de mieux tenir compte de l’activisme plus poussé de la diplomatie actuelle d’Ankara. Qu’elle soit considérée comme nouvelle ou pas, l’actuelle politique extérieure turque est plus active, plus indépendante et plus flexible, et par conséquent, moins dépendante de ses alliés occidentaux que dans le passé. Les changements effectués dans la conjoncture internationale depuis 2001 et l’arrivée au pouvoir en Turquie en 2002 d’un nouveau parti politique à l’origine du mouvement islamiste, l’AKP, ont également contribué à la transformation de la politique extérieure turque sur des nouvelles bases doctrinaires prenant leur source majoritairement dans la doctrine de profondeur stratégique d’Ahmet Davutoglu, ex-universitaire, nouveau ministre des Affaires étrangères turc depuis 2009.
Vers le “renouveau diplomatique turc” sous la confluence des facteurs régionaux, internationaux et domestiques
Depuis ces dix dernières années, la politique extérieure turque vient de connaître des mutations très profondes. Les premières années de l’après-guerre froide ont été caractérisées par une prise de conscience pour la politique extérieure turque de ses atouts et de ses contraintes. Le démembrement de l’Union soviétique et la disparition de la menace communiste ont en effet contribué à la multiplication des choix d’Ankara en matière de politique extérieure. Il s’avère donc clair que la politique extérieure traditionnelle de la Turquie orientée vers l’Occident et formulée majoritairement selon les intérêts de sécurité de ce dernier ne peut plus être valide dans un environnement international où l’U.R.S.S. n’existe plus et où les États-Unis ont émergé comme seule superpuissance du nouvel ordre mondial d’après-guerre froide. Face au démantèlement de l’U.R.S.S., la Turquie qui s’est retrouvée dans un voisinage différencié et entouré par de nouveaux États indépendants a dû reformuler sa politique extérieure traditionnelle en déterminant ses nouvelles frontières et passages. Cette nouvelle politique extérieure turque plus diversifiée qu’avant nécessitait la revalorisation de la place géostratégique de la Turquie autour d’une nouvelle géopolitique aussi bien réelle qu’imaginaire à l’usage des dirigeants politiques turcs de l’époque. L’emploi régulier par ces derniers de la métaphore de “pont” entre l’Occident et l’Orient depuis la seconde moitié des années 1990 pour accentuer l’identité dualiste de la politique extérieure turque, ainsi que l’identité occidentale “hybride” ou “entre les deux” de la Turquie, est donc devenu la caractéristique la plus importante de la politique extérieure turque des années 90. Les premières traces de la politique extérieure multidirectionnelle peuvent être donc retrouvées dans la décennie suivant la fin de la guerre froide durant laquelle Ankara a tenté de s’ouvrir à l’Asie centrale vers les ex-pays soviétiques turcophones ainsi que vers les peuples musulmans des Balkans avec lesquels de forts liens historiques et culturels existent. La guerre du Golfe éclatant en 1991 fut révélatrice du fait que les États-Unis et les puissances occidentales continueraient à jouer leurs rôles de régulateurs et d’être les principaux acteurs de la scène internationale qui détermineraient le cours des événements internationaux. Les premières années de l’après-guerre ont été également marquées par la réémergence de l’Europe comme grande puissance politique et économique, promotrice de nouveaux changements dans le système international à travers notamment sa politique d’élargissement vers l’est de l’Europe. La prise de conscience par la diplomatie turque des atouts géopolitiques de sa géographie nouvellement construite à la suite des changements majeurs apparus sur la scène internationale “différenciée” dans la période d’après-guerre froide s’est accélérée avec la décision européenne de l’octroi à Ankara du statut de candidat à l’UE en 1999. L’année 1999 est donc devenue un tournant important pour la politique extérieure turque qui était fortement alignée sur l’Occident depuis le dernier siècle de l’ère ottomane. Cependant, la période post-Helsinki ne fut pas sans problème pour la Turquie qui s’était engagée à effectuer une série de réformes européennes à un rythme accéléré. Un an après l’ouverture des négociations avec la Turquie en octobre 2005, les relations turco-européennes sont entrées dans une impasse avec la décision du Conseil européen de suspendre partiellement les négociations avec la Turquie en décembre 2006 suite au refus turc d’ouvrir ses ports et son espace aérien à la République de Chypre à cause du maintien de l’embargo économique et de l’isolement imposé par l’UE à l’égard des Chypriotes turcs. Dès lors, avec la hausse du ton des critiques de certains pays européens à l’égard d’une éventuelle adhésion de la Turquie à l’UE, les relations entre Ankara et Bruxelles ont pris un caractère ambigu. Un autre événement qui a aussi contribué à un changement de paradigme de la politique extérieure turque de l’interdépendance vers l’autonomisation et la flexibilité pragmatique est les attentats du 11 septembre 2001. La guerre contre le terrorisme déclenchée par les États-Unis d’abord contre l’Afghanistan et ensuite contre les autres États “voyous” ont, en fait, rapproché à nouveau les perceptions de sécurité d’Ankara et de Washington. Cependant, avec le refus du Parlement turc de la motion du 1er mars 2003 pour le transit des soldats américains à travers le territoire turc vers l’Irak, les relations entre les deux pays sont passées par une épreuve majeure et se sont considérablement détériorées. Bien évidemment, certains événements marquants s’étant déroulés après la guerre d’Irak de 2003, comme les événements de Suleymanie et l’augmentation des attaques terroristes du PKK envers le sol turc, ont aussi contribué à la création d’une grande brèche dans les relations turco-américaines dont les traces ne sont pas encore complètement dissipées. La nouvelle géopolitique post-Saddam apparue au Moyen-Orient avec le changement des équilibres en faveur des États-Unis a également témoigné des événements très importants sur la scène de la politique intérieure turque comme les hésitations du gouvernement AKP en matière de politique extérieure et l’accélération du processus des réformes européennes dans le pays. La période d’après la grande rupture de la guerre d’Irak de 2003 a été caractérisée par la prise de conscience des dirigeants politiques turcs à propos des déséquilibres de la politique extérieure turque. Aujourd’hui, il paraît clair que la doctrine de la profondeur stratégique d’Ahmet Davutoglu, ex-consultant du premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, et ministre des Affaires étrangères turc depuis 2009, qui vise à exercer une politique plus équilibrée, active et multidimensionnelle sur les anciens territoires ottomans en accentuant la profondeur historique et géographique de la Turquie, a eu des implications très importantes sur la nouvelle géopolitique et politique extérieure turque. Une chose est claire : cette nouvelle vision géopolitique de Davutoglu, dont l’un des objectifs était de redéfinir les passages et les frontières de la politique extérieure, vient de transformer profondément les équilibres traditionnels de l’agenda de politique extérieure turque. suite

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