EurOrient

Revue périodique paraissant trois fois par an, publiée par l'Harmattan
Prochain numéro :
Villes en guerre au Moyen-Orient

Sous la direction de
Julie Chapuis

La dernière livraison

couverture du dernier numéro

Syrie :
la régionalisation et les enjeux internationaux d’une guerre imposée

Présentation

La Syrie est entrée dans la troisième année d’une guerre civile de longue durée, d’emblée imposée à sa population par le régime de Bachar al-Assad. Dans le paysage des « révolutions arabes » ouvert début 2011, le conflit syrien fait figure d’exception : moins par sa durée que par sa violence extrême, et par ses dimensions régionales et internationales. En ce printemps 2013, et sauf basculement imprévisible, ni le régime dans sa résilience, ni les oppositions dans leurs divisions, ne disposent des moyens politiques et militaires leur permettant de « faire la différence » à court terme sur le terrain. Le conflit déborde de plus en plus sur l’ensemble de la région : par le flot croissant des réfugiés (plus d’1,5 million) vers la Turquie, le Liban, la Jordanie et l’Irak ; par la circulation transfrontalière de combattants et d’armements. Mais aussi par l’implication directe d’acteurs régionaux, étatiques ou non : le Hezbollah libanais et la République islamique d’Iran, la Turquie et la Jordanie, le Qatar et l’Arabie saoudite ; et par celle de grandes puissances à la manœuvre pour maintenir (la Russie) ou recomposer (les États-Unis et leurs alliés) les équilibres stratégiques du Moyen-Orient.
En réalité, le conflit syrien a désormais largement dépassé les enjeux internes et de sa périphérie immédiate. Car la Syrie est désormais le terrain d’un ample bras de fer entre un groupe d’États arabes menés par le Qatar et l’Arabie saoudite, et la République islamique d’Iran : conflit de puissances régionales, dont la qualification confessionnelle -« le bloc sunnite » contre « l’arc chiite »- est loin de suffire à rendre compte de tous les enjeux géopolitiques.
I. L’invalidation de deux présupposés : la théorie des dominos, et la thèse de l’invulnérabilité
Dès avril 2011, l’évolution de la contestation politique et de sa répression a rapidement invalidé deux thèses antagonistes : la théorie des dominos, et la thèse de l’invulnérabilité du régime syrien. La théorie des dominos postulait qu’après la chute de Ben Ali en Tunisie, puis celle de Moubarak en Égypte, avec la contestation du roi Hamad au Bahreïn et du président Ali Abdallah Saleh au Yémen, et plus encore avec l’intervention internationale contre le colonel Kadhafi en Libye, le domino suivant était nécessairement le président syrien Bachar al-Assad. La thèse reposait sur la concomitance décalée des événements, et sur la propagation dans les différents pays des slogans tunisiens fondateurs : « Dégage ! » et « Le peuple veut la chute du régime ! ». Elle s’appuyait également sur les similitudes nombreuses que le régime syrien présentait avec les autres régimes arabes contestés. Le « lâchage » de Moubarak par les Américains, et la coalition occidentale contre Kadhafi, appuyée sur des résolutions du Conseil de sécurité, ont aussi pu laisser penser que le président syrien pourrait se retrouver très vite sans soutien international.
La thèse de l’invulnérabilité postulait a contrario que le régime syrien ne pouvait pas, et ne devait pas, être touché par la contestation. Elle a été remarquablement illustrée par l’attitude de l’Iran et du Hezbollah libanais, proches alliés de Damas. Ils ont connu quelques jours de mutisme consterné en mars 2011, quand le mouvement de contestation arabe, jusque-là exalté à Téhéran et à Beyrouth-Sud, a atteint la Syrie. Avant de développer un discours calqué sur celui de Damas : à la différence des révoltes arabes jusque-là encouragées, les événements en Syrie n’ont rien à voir avec des revendications populaires légitimes, mais sont l’expression d’un complot international (mené par les États-Unis, Israël, la France, Al-Qaëda ; et, un peu plus tard, le Qatar et l’Arabie saoudite) visant, par le terrorisme, à renverser un régime nationaliste pro-palestinien et anti-impérialiste courageux, pour lui substituer une dictature confessionnelle des Frères musulmans. Du côté des soutiens occidentaux au régime de Bachar al-Assad, l’argumentaire reposait soit sur un antiaméricanisme systémique (les révolutions arabes en général, et en Syrie en particulier, sont « un complot américain », ou « américano-sioniste ») ; soit sur l’exaltation de la modernité, de la laïcité et de l’anti-islamisme du régime baasiste, au-delà d’un autoritarisme considéré comme problème secondaire. Par ailleurs, certains bons connaisseurs de la Syrie ont estimé que les tares du régime, incontestables, étaient largement compensées par ses éléments de force : la terreur exercée sans faillir depuis 1970 ; la capacité de répression illimitée, illustrée entre 1979 et 1982 ; mais aussi l’adhésion au système, volontaire ou contrainte, d’une large majorité de la population. suite

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