L’Azerbaïdjan

Au centre d’enjeux globaux


Sous la direction de Michel Makinsky et Laurent Vinatier

L’Azerbaïdjan au cœur du Caucase ? Défis et dynamiques de la république caucasienne.

Le 14 novembre 2006 à Bruxelles, les trois Etats du Caucase Sud, l’Arménie, l’Azerbaïdjan et la Géorgie, en signant chacun avec l’Union européenne (UE) un plan d’action dans le cadre de la politique de voisinage, donnent un nouvel élan à ce programme et à sa dimension caucasienne. Quelques jours plus tôt, le président azéri, Ilham Aliev, invité en Europe, formalise par un mémorandum la coopération énergétique de son pays avec l’UE. Il semble aujourd’hui que cette zone jusqu’alors délaissée et mal connue devienne un enjeu des relations extérieures de l’Union. Il pourrait s’avérer pertinent, dès lors, de la modeler ou d’orienter son évolution dans le sens des intérêts européens dans la région, à savoir l’avènement d’Etats économiquement et politiquement stables, indépendants de toute influence extérieure déterminante. L’Azerbaïdjan, sans aucun doute, aurait une place de choix dans une telle perspective initiée par l’UE. Pays en forte croissance, tirant profit de ses vastes ressources pétrolières et gazières, il paraît avoir acquis une certaine stabilité économique. Par ailleurs, pays essentiellement musulman, frontalier de l’Iran et de la Russie, situé au bord de la mer Caspienne, sa situation géopolitique est pour le moins stratégique ; l’Azerbaïdjan pourrait prochainement passer au-devant de la scène mondiale. Enfin, Etat rajeuni depuis l’avènement d’Ilham Aliev à la présidence de la république, ce dernier tend à se débarrasser des déterminismes clientélistes existant autrefois, tout en parvenant à consolider son pouvoir. Son succès aux élections présidentielles d’octobre 2008, qu’il sait suivies avec attention par les Américains et les Européens, conforte encore sa domination.


Il ne faudrait pas sous-estimer cependant les progrès restant à accomplir en chacun de ces domaines. L’Azerbaïdjan a su se reconstruire à la suite de l’effondrement de l’Union soviétique ; il lui faut également assurer son avenir et surmonter de multiples défis, tant au plan extérieur que sur la scène interne, aux niveaux politique, économique et social. Telle est la problématique principale à aborder prioritairement pour l’UE. En matière énergétique d’abord, les projections annoncent qu’en 2009, le pays atteindra le pic de sa production énergétique pétrolière. Il s’agit donc de prévoir économiquement « l’après-pétrole », de manière à préserver une croissance équilibrée et stable, au profit du plus grand nombre. Sur le plan diplomatique ensuite, la Russie, mécontente semble-t-il, de la politique de balancier qu’exerce Bakou entre l’Occident et les anciens partenaires soviétiques regroupés au sein des diverses structures de la Communauté des Etats indépendants (CEI), exerce déjà un chantage énergétique sur les prix des fournitures de gaz. L’Azerbaïdjan ne peut pas échapper au jeu d’influence des grandes puissances dont le pays tente de tirer profit. C’est ainsi qu’il est amené à gérer de manière délicate ses relations avec le voisin iranien, tout en cherchant des équilibres complexes avec Washington et Israël. L’Azerbaïdjan poursuit de surcroît son insertion dans des structures ou problématiques régionales comme l’ECO (Economic Cooperation Organization), le régime de la Caspienne, les réseaux de transports d’hydrocarbures.


Le dossier proposé ici adopte une démarche prospective. Il n’entend pas se limiter au constat d’un Etat azerbaïdjanais dynamique quoique encore assez fragile. Il vise à identifier les mécanismes politiques et économiques qui pourraient permettre à l’Azerbaïdjan de devenir le moteur d’une région stratégique dont l’évolution ne saurait être contraire aux quelques intérêts européens identifiés très succinctement plus haut. Dans cet esprit, les premières contributions visent d'abord à situer le contexte régional d'un pays au cœur de problématiques stratégiques majeures. Ce cadre ainsi posé, les principaux enjeux internes sont analysés, chacun étant, selon des modalités diverses, influencé par ces facteurs extérieurs. Il y a donc une claire interaction entre la scène interne et la posture externe.


Elkhan Mekhtiyev livre d'abord des réflexions personnelles (et engagées) sur la relation complexe entretenue avec Washington qui considère Bakou de longue date comme un pilier de son influence face à l'Iran et à la Russie, ce qui met parfois les dirigeants américains en situation embarrassante lorsqu’ils doivent arbitrer entre leurs souhaits de développer une vie politique démocratique et le souci de conforter un allié important, ou lorsque l'Amérique est priée de choisir entre l'Azerbaïdjan et l'Arménie dans le conflit qui les oppose.


Laurent Vinatier décrit ensuite l'évolution et les limites des ambitions russes. Nul n'ignore que la Russie post-soviétique, avec Vladimir Poutine, ravive ses ambitions de reprendre le contrôle des ex-marches de l'Empire. Les grandes manœuvres sur le pétrole et le gaz en sont l'illustration. Si Moscou n'hésite pas à montrer sa force, pour autant tous les objectifs russes sont loin d’être atteints. En outre, les préférences russes pour l'Arménie ne facilitent pas le climat des relations russo-azéries. La première visite du nouveau président Medvedev à Bakou au début juillet 2008 est marquée par des témoignages officiels de satisfaction réciproque : cinq documents signés, dont une déclaration d'amitié et de partenariat stratégique, tandis que la Russie promet de contribuer à la solution du conflit du Haut-Karabagh. Le vrai sujet bilatéral cependant demeure le gaz ; Gazprom a formulé une proposition de conditions d'achat qui se veut concurrente des marchés européens mais il n’est pas acquis que les dirigeants azéris, prudents, se laissent séduire. L’ampleur prise par la crise russo-géorgienne au cours de l’été 2008 met en lumière la fragilité de la sécurité, notamment énergétique, azérie, mais contrarie aussi l’allié israélien de Bakou.


Autre exemple de prudence azerbaïdjanaise : la gestion des relations avec le puissant voisin iranien, analysée par Gilles Riaux. Les deux capitales veillent soigneusement à conserver des relations étatiques pragmatiques et apaisées mais ne peuvent abandonner l'encouragement de solidarités communautaires, ce qui est générateur de tensions. De plus, Téhéran et Bakou divergent sur le statut de la Caspienne ; l'Iran soutient par ailleurs la cause arménienne. Enfin, la crise qui oppose les iraniens aux occidentaux sur le programme nucléaire de Téhéran pourrait avoir des effets dévastateurs pour son voisin dûment prié de ne pas aider l'Amérique.


A cela s’ajoute le « grand jeu » autour des pipelines, auquel se mêle le grand frère turc. Azad Ismayil et Mushfig Habilov nous en tracent les contours dans la perspective d'un nouvel « espace turc ». Mais c'est un « outsider » qu'il faut prendre en considération si l'on veut décrypter les rapports de force en cours dans cette zone. Israël n'est pas vraiment un intrus, en raison de l'implantation multiséculaire des « Mountain Jews ». Il n'en reste pas moins que l'étrange binôme entre et l'Etat hébreu et son partenaire azéri répond à des calculs stratégiques sophistiqués qui changent profondément la donne en conférant à l’Azerbaïdjan une dimension élargie au Moyen-Orient. Michel Makinsky situe les enjeux en cause et détaille les ambitions et vulnérabilités de ces protagonistes qui, au nom d'un réalisme froid, conjuguent leurs forces, notamment auprès de Washington, alors que la Turquie, insérée dans ce dispositif, le transforme en trio qu'elle aimerait bien mener.


Tous ces éléments affectent inégalement la sphère intérieure. Les dirigeants azéris, comme le montre Sofie Bedford, doivent traiter le dossier délicat de la résurgence islamique qui s'oppose à un Etat qui affiche, sans parler de laïcité, une volonté de contenir la religion dans le domaine privé, et s'oppose à toute construction d'un Etat islamique. Ce faisant, il trouve face à lui des mouvements islamistes qui se nourrissent de causes essentiellement endogènes : mécontentement social, inconfort politique, malaise face aux « solidarités » occidentales. Il peut y avoir également quelques ingérences iraniennes.


Hautement sensible, le conflit du Haut-Karabagh, auquel plusieurs contributions font allusion, est traité ici spécifiquement par Pierre Jolicoeur. Ce drame empoisonne la vie régionale mais sert aussi de caisse de résonance interne. La nouvelle présidence arménienne fait naître de timides espoirs. Ainsi, au printemps 2008, la Turquie, qui n'a pas de revendication territoriale majeure, a entamé avec son voisin arménien de discrètes conversations sous le regard attentif et avec les encouragements de Washington. La rencontre historique, à Erivan, du président Abdullah Gül avec son homologue arménien Serge Sarkissian à l’occasion du match de football Arménie-Turquie, le 6 septembre suivant, reflète une volonté de dialogue même si les problèmes de fond demeurent. Le caractère passionnel de ce sujet interdit tout pronostic, mais il faut se demander si l'Azerbaïdjan, sous de discrètes pressions turques, ne sera pas contraint de rechercher l'apaisement. Celui-ci ne sera pas facile à promouvoir sur la scène politique intérieure azérie où la rhétorique « musclée » séduit davantage une certaine clientèle.
Puissamment nourrie des recettes des hydrocarbures, avec un prix du baril stratosphérique, l'économie azérie connaît un développement spectaculaire que décrit Thierry Coville. Mais les pouvoirs publics, face à la manne pétrolière, ont de gros chantiers à traiter. L'utilisation de ces ressources appelle d’importants efforts de gouvernance quant à la gestion des fonds, comme pour la mise en place d'une politique de redistribution, et de diversification. Les experts internationaux estiment que la maîtrise de l'inflation devrait aussi être une priorité.


Enfin, il a semblé pertinent, à la croisée des enjeux internes et extérieurs, d'examiner le rôle et la portée de la « communauté diasporique azerbaïdjanaise » , moteur de mobilisation des intérêts de Bakou autant qu'outil de communication. Bayram Balci s'attache à tracer le profil de cet ensemble dont la définition à géométrie variable sert les visées des dirigeants azerbaidjanais. Au cœur du nœud caucasien, objet de convoitises des voisins comme des grandes puissances, l'Azerbaïdjan a une dimension européenne, que nous rappelle en conclusion Samuel Lussac, ne fût-ce qu’au titre de la politique de voisinage de l'Union Européenne. L'enjeu des approvisionnements énergétiques est stratégique pour l'Europe, à un moment où le Moyen-Orient et le Golfe sont sous tension et la Russie assez imprévisible. Vue depuis Bakou, de la même façon, l'Europe peut servir de point d'appui..


Il ne s'agit en aucun cas de dresser dans cet ensemble de contributions un panorama complet des différentes facettes d'un pays sur lequel peu de choses ont été écrites en langue française. L'ambition de ce travail est de donner quelques clés sur un acteur qui mérite une attention beaucoup plus soutenue des observateurs. Ces réflexions sont complétées par une série d'annexes comprenant des documents historiques (dont plusieurs inédits, provenant des Archives du Ministère des Affaires Etrangères à Paris) et des données de base sur la société azerbaïdjanaise. Les coéditeurs de ce dossier le dédient à la mémoire de Semih Vaner (1945-2008), prématurément disparu, qui fut un infatigable promoteur des recherches sur le Caucase, le monde turc et iranien, et qui leur avait confié l'honneur de le constituer.


Laurent Vinatier
Institut d’Etudes politiques de Paris
Michel Makinsky
Ecole Supérieure de Commerce et de Management de Poitiers/Université de Liège.
EurOrient, Septembre 2008