Pendant longtemps les études sur l’immigration se sont principalement focalisées sur le thème des conditions d’existence des immigrés dans leur pays d’accueil. De l’après guerre jusqu’à la moitié des années 1970, les principaux, et quasi uniques, commanditaires des enquêtes sur les immigrés étaient l’État et les différents ministères qui avaient à connaître de la vie et du mode de présence des populations étrangères sur le territoire national.
L’État ne percevait et ne pensait ces populations, pour le dire rapidement, que comme une série de problèmes allant nécessairement par deux : l’immigré et le travail, l’immigré et le logement, l’immigré et la sécurité sociale, l’immigré et l’école, l’immigré et la santé, etc. Ce modèle par couples a longtemps dominé et c'est seulement dans la seconde moitié des années 70 que les études (quantitativement minoritaires) sur l’immigration empruntent d’autres paradigmes. L’immigré n’est plus cet être misérable et sans histoire voué à une souffrance perpétuelle, il devient sociologiquement l’incarnation vivante d’un monde qui n’en finit pas de mourir et d’un autre qui n’arrive pas à naître.
À partir des années 70, le matériau quasi exclusif sur lequel se porte le regard d’un sociologue aussi important que Sayad est celui des trajectoires des émigrés qui deviennent des immigrés sans jamais se débarrasser définitivement de leur condition de déplacés. Le coup d’envoi de ce programme de recherche réside sans nul doute dans l’article publié le 15 juin 1977 dans le N°15 de la revue Actes de la recherche en sciences sociales intitulé « Les “trois âges” de l’émigration algérienne en France ». Ce texte met en exergue deux lignes de force : la première s’attelle à démontrer l’inséparabilité, pour toute histoire de l’immigration, du pays d’origine et du pays d’accueil ; comme l’un ne va pas sans l’autre, il faut obligatoirement tenir les deux dans une même démonstration.
La seconde ligne de force réside dans l’illustration que le mouvement migratoire algérien revêtait pour ses membres des significations différentes selon les moments historiques et que les différentes phases étaient structurellement liées aux transformations des communautés rurales qui produisaient les émigrés. Depuis les années 90 le thème de l’immigration régulière s’est élargi : s'y sont ajoutés, tout aussi polémiques, les thèmes de l’asile et (davantage encore) de l’immigration clandestine. Alors que c'est l'Europe qui fournit pendant des décennies le plus grand contingent d'émigrés, les flux migratoires dominants vont aujourd’hui du Sud vers le Nord. L’Amérique du Nord accueille surtout des migrants en provenance de l’Amérique Latine, de l’Asie de l’Est et du Sud-Est. L’Europe occidentale reçoit des populations issues essentiellement d’Afrique du Nord et d’Afrique sub-saharienne. Vers l’Australie convergent des immigrés d’Asie du Sud-Est.
Cette configuration s’est en réalité fortement complexifiée depuis les années 1980. Pour présenter les choses simplement, on peut dire que l’immigration de travail a été pendant longtemps une immigration d’hommes relativement jeunes, entre 20 et 35 ans ; à cette réalité se substitue actuellement une tendance à l’équilibre entre les sexes, la place des femmes augmentant explicitement, notamment par l’intermédiaire du regroupement familial.
Nous assistons également à une transformation géographique des itinéraires qui fait de certains pays des régions à la fois d’émigration, de transit et d’immigration. L’extension des zones de départ, la diversification des flux, leur mondialisation au détriment des relations exclusives entre deux pays (les Marocains vont en France mais aussi en Hollande, en Angleterre, en Italie, en Espagne, aux USA) conjuguées à un renforcement continu des dispositifs de contrôle de l’espace Schengen sont autant de facteurs qui contribuent à rendre les itinéraires migratoires (en particulier ceux des clandestins) particulièrement aléatoires.
Dans ce numéro, il est principalement question de déplacements le plus souvent contraints, de mobilité stoppée dans le pays d’origine pour des
raisons politiques et de la recherche d’une sécurité physique et sociale. La figure dominante est celle de l’exilé. Celui-ci, par sa seule présence insolite
(il est là alors qu’idéalement il devrait être dans sa nation), dénaturalise les liens fondamentaux entre naissance et nation, entre homme et citoyen,
entre national et non national. Bien entendu, la question du « départ », de ses conditions de faisabilité, de ses conséquences psychiques, sociales et culturelles indissociables est centrale dans
tous les textes. Les personnes les mieux pourvues en ressources symboliques (position sociale à maintenir, foi en l’avenir, etc.) et matérielles
accomplissent le plus long et le plus dangereux
des périples. Aucune concertation ni aucun plan secret entre États, entre organisations officielles ou mafieuses n’est à l’origine de cette redoutable sélection ;
le corps, son état de santé ainsi que les propriétés biographiques (âge, niveau scolaire, ressources sociales et financières de la famille, réseau migratoire
disponible, etc.) de ces êtres flottants se sont conjugués pour faire le « tri » entre ceux qui partent, ceux qui continueront et ceux qui s’arrêteront, entre
ceux qui réussiront et ceux qui échoueront. Les motifs à l’origine du départ de chez soi, s’ils sont toujours phénoménologiquement singuliers, n’en restent pas moins statistiquement banals ;
les clandestins disent dans leur langue ou dans une langue commune (le français ou l’anglais) qu’ils ont été dépossédés de la confiance qu’ils avaient
dans le monde. Ce monde s’appelle le pays, la société, l’État, la nation, la patrie, « le chez –moi ». Ils pensaient qu’ils étaient naturellement habités
par lui et qu’ils étaient les habitants naturels de leur monde. Dans la configuration de l’immigration forcée et clandestine, la notion du départ reste
en sciences sociales un objet à construire plus solidement encore : en effet, le départ ne doit pas être envisagé comme un moment mais comme
un processus parce que, avant de devenir étranger chez les autres, on l'est d’abord chez soi. C’est chez soi qu’on fait l’expérience de la condition
d’inutilité, c’est chez soi qu’on est devenu à la fois étranger et inutile. Chez les autres, on devient étranger à coup sûr mais on ne devient pas
systématiquement (en fait, plutôt rarement) inutile sur le plan social et économique. Bien au contraire.
Après le départ, vient le voyage clandestin, aléatoire et parsemé de dangers, qui se déroule souvent dans les pires conditions.
Mais là encore, l’étude du voyage doit être est l’occasion d’interroger ce qui est rarement pensé sociologiquement : à quelles conditions
peut-on demeurer une personne, à ses propres yeux et aux yeux des autres, alors que l’univers social et la mobilité spatiale du clandestin sont
régis par des normes d’exception et l’absence de droits ? L’inclination militante et politique tend à resserrer l’univers de la migration clandestine
en un face-à-face entre le clandestin et son passeur et à une forme de condition infra-humaine.
Il suffit parfois de presque rien pour passer d’un statut (irrégulier) à un autre (régulier). D’où l’effort nécessaire de la part du sociologue de mettre de l’ordre dans le discours et les catégories : de quoi parle-t-on et de qui parle-t-on quand on parle de l’étranger qui est là et dont la place idéale est ailleurs ? Tout n’est pas dans tout, ou tout n’est pas substituable. Nous ne sommes pas dans un registre ou tout est univoque, sous prétexte que la figure de l’étranger (quel que soit son statut) est d’abord celle que l’on définit et qui se définit par extériorité à la nation. Tous les immigrés ne se ressemblent pas. De même, tous les clandestins ne constituent pas une figure sociologiquement uniforme. C’est l’État, la nation, le territoire, les frontières et le droit qui fabriquent du clandestin, jamais l’inverse, et cette fabrication varie selon les périodes historiques.
Mais la vie en marge, aussi précaire soit-elle, ne peut pas être réduite à la seule dimension de la misère et de l’invisibilité : une autre réalité étroitement mêlée à celle-ci a systématiquement été passée sous silence, à savoir que des personnes sans nom et sans droits, en un mot des clandestins, ont déployé des activités tournées vers la construction d’un « monde commun ». à cet égard, ce qui s’est passé au Maroc avec les migrants venus de l’Afrique de l’Ouest est exemplaire : des collectifs de Subsahariens se sont appropriés un espace public (la forêt), par définition inappropriable, pour le transformer en un espace d’expression d’un sujet, celui du peuple des clandestins.
C’est bien là que se situe l’action politique, dans cet acte de reconfiguration d’un espace en vue d’y instituer un ordre communautaire, autrement dit, de créer une « cité » pour civiliser la nature (la forêt). Arriver à bon port et travailler clandestinement pour envoyer de l’argent à sa famille ne constituent pas une « réussite », même aux yeux du clandestin ; c’est une vie de contrainte et de solitude dans laquelle le lendemain n’est jamais assuré ni pour soi ni, par conséquent, pour sa famille. Réussir pour un clandestin, c’est pouvoir enfin travailler et vivre comme tout le monde, c’est-à-dire disparaître en toute sécurité comme clandestin.