Ce volume n°30 fait suite au numéro 23. L’un et l’autre ont la particularité d’émaner d’un groupe constitué autour
d’une équipe doctorale. L’équipe est sise à l’Université Paris Ouest, autrefois Paris X, au sein de l’école doctorale
EOS (Economie-Organisations-Société). Le groupe, plus large, accueille d’une manière informelle des doctorants, post-doctorants
et enseignants inscrits ou opérant dans diverses écoles et universités françaises ou étrangères. La moitié des membres d’Orients
Urbains sont architectes, les autres sont géographes, économistes, sociologues, historiens, politologues, parfois littéraires.
Ceux de l’équipe centrale préparent ou ont soutenu une thèse d’Aménagement urbain et d’Urbanisme.
Une autre particularité de ce volume comme du précédent tient à la diversité des origines nationales des auteurs.
C’est pour une grande part en raison de cette disparité des langues, des cultures et des formations universitaires
qu’il a fallu passer par une sorte d’atelier d’écriture. Entrer dans le logos académique français, ou plus simplement dans
la langue française écrite n’est pas chose aisée. On n’en retrouve pas moins et mieux l’empreinte des lieux, des univers
et des tempéraments.
Comme le numéro 23, celui-ci balaye un très large spectre géographique allant de l’extrême Orient insulaire (nord et sud)
aux confins du Sahara occidental, emmenant au passage deux régions chinoises, un pays d’Indochine, deux pays d’Asie centrale,
un pays du Levant, un autre des Balkans et l’Algérie méditerranéenne. Dans tous ces Orients, ce sont en fait les villes qui
sont explorées, les villes d’aujourd’hui avec leur double face : l’édifice des siècles, qui porte le poids des populations
accumulées, et la projection dans le siècle nouveau, qui oublie volontiers ou voudrait oublier cette charge humaine.
La plupart des villes étudiées, comme le reste du monde urbain, ont connu dans la deuxième moitié du vingtième siècle une
phase d’expansion démographique qui, par son ampleur inédite, a détruit l’équilibre subtil des matrices historiques.
On le constate aisément, mais pathétiquement, dans les oasis du Sud algérien, tant était fragile autant que miraculeuse
et belle l’alliance que les hommes avaient pu établir avec une nature extrême. Mais à une toute autre échelle,
la transformation subite de Pékin à l’occasion des derniers Jeux Olympiques a produit, sous le regard du monde entier,
le même désastre. Pékin était en retard sur Shanghai qui, en revanche, avait bien été dans le tempo du monde. Lorsque
la première pierre du nouveau Shanghai fut posée en 1990, c’est comme si un signal avait été donné, quelques mois à peine après la
chute du mur de Berlin.
C’est en effet la « libération » feinte ou réelle du bloc communiste qui sembla, au-delà même de ses frontières,
libérer les modèles urbains à la fois dans ce que l’on appelait le deuxième monde et dans le « tiers-monde ». Le champ du groupe Orients
Urbains prend en écharpe une partie de ces deux mondes du XXe siècle. Dans l’un et l’autre, qui se confondaient quelque part en Chine,
les villes avaient jusque là supporté jusqu’à l’apoplexie leur surpoids démographique sur les trames anciennes, ou sur des trames
reconduites à l’infini, jamais suffisantes à absorber le flux des populations nouvelles.Dans ce schéma sans issue et angoissant,
il était généralement admis que le temps des utopies urbaines, et même celui de la planification d’anticipation très en vogue
jusqu’au milieu du siècle, était révolu. Seule prévalait la planification réparatrice. Il y avait à la fois une « explosion »
urbaine et une torpeur urbanistique. Un exemple comme celui d’Abidjan, porté à bout de bras par l’ancienne puissance coloniale,
faisait pour une poignée d’années exception. Celui de Bucarest aussi, mené par un despote ubuesque. Ou encore ceux, beaucoup plus convaincants, des « petits dragons » des mers jaunes et, à peine plus tard, des émirats pétroliers du Golfe persique. Ce sont eux, dragons et émirats, qui allaient à
la fois servir de modèles et d’aiguillons financiers aux grandes villes continentales « libérées ».
Nous commençons à avoir un peu de recul sur cette phase de l’histoire urbaine qui va bientôt fêter ses vingt ans.
Pas assez pour en mesurer toutes les conséquences, mais assez pour confirmer sa durée et sa solidité, à présent qu’elle
semble devoir sortir intacte de la crise financière mondiale de 2008. Il n’est que de constater sa prospérité toute juvénile dans
l’une des dernières conquêtes de cet urbanisme financier et systématiquement futuriste, Phnom Penh, ou encore à Damas, qui offre
sa stabilité politique aux franges d’une Mésopotamie en guerre. Assez aussi pour voir poindre, ici ou là, quelques remords quant
à l’aveuglement qu’un tel urbanisme de table rase engendre sur le sort de la majorité des citadins.
On lira dans ce volume des exemples très divers de cette velléité de « réparation ». Y sont mêlés des cas où l’on entend corriger
les excès de la nouvelle urbanisation et d’autres où l’on s’applique à panser les plaies de l’ancienne urbanisation. Les configurations sont
trop hybrides et topiques, et les angles d’attaque des thèses trop singuliers, pour qu’on puisse les exposer dans un ordre logique.
On les évoquera donc dans l’ordre géographique où les articles sont ici rangés, en partant de Séoul, la plus lointaine.
Séoul (Yunjoo Lee). C’est aussi l’une des plus grandes mégapoles du monde, à la tête du plus continental des « petits » dragons. Face à un Japon admis dans le « premier » monde, Séoul a mis les bouchées doubles. Ce que Shanghai a lancé en 1990, Séoul l’a fait en 1970, fondant son double moderne sur l’autre rive de son fleuve. Les Coréens ont déjà eu le temps de constater les dérives de cette urbanisation à marche forcée. Dès les années 1990 ils ont voulu la corriger, en réparer les dommages. Mais il est difficile de réfréner les logiques d’une machine aussi lourde : le projet « New Town » des années 2000, dont l’objectif était d’humaniser et de reverdir la ville, s’est traduit par un réflexe bulldozer. L’aimable « renouvellement urbain » s’est mué en une brutale tentative de « refondation ».
Pékin (Hehui Liao). Dix ans après Shanghai, la capitale chinoise est devenue l’archétype de la refondation sur table rase. Le chantier des jeux olympiques n’explique pas tout. Le « boulevard de l’électronique », une artère du péricentre, n’a pas attendu pour se refonder sur lui-même à trois reprises en une décennie. L’article de Hehui Liao a l’originalité de sonder les cœurs des jeunes vendeurs qui profitent de ce miracle. Et l’on constate que si la « réparation » n’est pas encore à l’ordre du jour de la mégapole, elle s’opère souvent à très courte échéance dans les projets de vie. Tel jeune abandonne cette course sans but, tel couple se défait, et ceux qui s’accrochent prennent néanmoins conscience de l’aridité des chiffres, voire de la duperie à laquelle ils se prêtent.
Wuhan (Min Xin et Clément-Noël Douady). Au beau milieu du territoire chinois, à mi course du fleuve Yangzi, Wuhan ne fait donc pas partie de la Chine côtière triomphante. Cette grande ville n’est pas sans orgueil, mais il semble que son développement plus lent lui donne le loisir de tempérer le modèle urbain de la Chine nouvelle. Elle a certes ses tours de verre, ses villes nouvelles, sa « vallée des systèmes optiques », mais son programme laisse place à une certaine sollicitude à l’égard des quartiers historiques, de l’habitat populaire, de la mise en valeur des berges fluviales. Renouvellement et refondation paraissent y faire bon ménage. Ne serait-ce qu’un leurre ? La pagode « de la grue jaune », antique et neuve à la fois, nous invite à réviser nos catégories d’analyse.
Jakarta (Mélanie Robertson). La mégapole javanaise n’a pas attendu les années 1990 pour amorcer son envolée moderniste. L’ouverture de l’économie indonésienne date de la fin des années 1960, mais ce n’est qu’à partir de 1985 que les capitaux étrangers se bousculèrent jusqu’à la crise. En 1998, Jakarta s’est réveillée sur le constat d’un grand désordre : une urbanisation tentaculaire sacrifiant de précieuses plaines rizicoles, de graves problèmes de gestion liés à l’aveuglement d’un centralisme d’Etat, paradoxalement aggravés par un éclatement des responsabilités. La « réparation » est donc à l’ordre du jour derrière le concept de reformasi, qui recherche un difficile équilibre entre un renforcement des compétences locales et une cohérence globale.
Phnom Penh (Adeline Carrier). Le chaos des droits du sol engendré, dans la capitale cambodgienne, par l’incroyable et tragique épisode de l’évacuation quasi complète de ses deux millions d’habitants en 1975, n’en finit pas d’inspirer des lois de mise en ordre qui ne parviennent pas à régulariser la situation. Mais un nouveau typhon s’abat sur la précarité ambiante : les promoteurs de toute l’Asie du Sud-est se précipitent sur cette dernière terre promise pour y pousser leurs projets de « new towns » mirifiques et autres centres d’affaires. Pour qui ? On ne sait. En 2003, le pouvoir s’engagea à compenser les spoliations par le principe du « land sharing » mais, six ans après, on voit bien que cette velléité de réparation n’a pas résisté aux coups de boutoir des bulldozers en folie.
Astana, Almaty, Atyraou (Adrien Fauve). Après avoir pris son indépendance de l’ex-URSS en 1991, le Kazakhstan voulut s’offrir une nouvelle capitale en pleine steppe : Astana. Mais l’ancienne capitale, Almaty, nichée au creux d’un piémont fertile, conserve sa prééminence culturelle, tandis qu’un troisième pôle, Atyraou, se constitue autour des promesses pétrolières de la Caspienne. Les Kazakhs, aux traditions nomades, sont accoutumés à la mobilité de leurs capitales. Mais il leur faut accepter la gabegie des constructions somptuaires de la représentation politique (à Astana) ou du pouvoir économique international (à Atyraou), tandis que les rues des quartiers populaires restent de sable ou de boue. Ici, l’heure de la réparation n’a pas encore sonné.
Damas (Anas Soufan). Cela fait bien trente ans que la Ghouta n’est plus reconnaissable : l’oasis qui a nourri Damas depuis des millénaires est pleine comme un œuf. Et la rivière qui l’alimentait a disparu. Cependant, des masses de capitaux arabes (et de réfugiés irakiens pauvres ou riches) convergent vers Damas, îlot de stabilité dans un Proche-Orient explosif. Des dizaines de projets de quartiers privés autonomes font sortir la ville de la ville. La rupture est totale avec l’urbanisation précédente, dont elle pousse les prix à un niveau que le damascène de base ne peut suivre. Mais on ne voit pas que cette dynamique puisse aller au-delà d’une impasse écologique qui paraît proche. Le problème de l’eau à lui seul pourrait sonner la fin de la récréation bucolique.
Sibiu (Daniela Dragan). Les bulldozers, en Roumanie, c’était avant. On connaît le sort du centre de Bucarest, qui devait s’appliquer à toutes les villes du pays. Sibiu y échappa par exception, ce qui lui permet aujourd’hui de « réparer » la négation d’un patrimoine qui lui vient d’une histoire originale, où des « colons » mosellans et hongrois ont joué un grand rôle. La séduction retrouvée et les liens historiques revivifiés apportent à cette ville des Carpates une prospérité inespérée. Toutefois, en dépit d’une volonté de développer un urbanisme vert et raisonnable, la rencontre entre le délabrement des habitats majoritaires et l’enthousiasme des nouveaux acteurs crée des situations délicates. Il faudra faire preuve de beaucoup de doigté pour étendre l’œuvre réparatrice au bénéfice de tous.
Constantine (Yasmina Arama). La métropole de l’est algérien s’est développée sur un site accidenté. Son cœur s’appelle « le Rocher », ses faubourgs se coulent dans des vallées encaissées, en concurrence avec les derniers vergers et jardins maraîchers. La pression démographique est forte et la gestion urbaine défaillante. Paradoxalement, ce désastre est en partie entretenu par une attitude conservatoire des maîtres du sol, Etat et grands propriétaires familiaux, qui préfèrent voir envahir leurs terres que déroger. Réparer les faubourgs anarchiques ou une médina trop vermoulue est presque mission impossible. Mais transplanter l’urbanisation sur les plateaux incultes et louer les terres riches à de jeunes exploitants innovateurs – qui existent – pourrait au moins réparer l’avenir.
Béni-Abbès (Fatma Zohra Haridi). Ourlant les dunes géantes du Grand Erg Occidental, les oasis de la vallée de la Saoura sont un collier de perles précieuses. Béni-Abbès est la plus importante de ces « villes ksour ». Mais ces bourgades fortifiées et leurs palmeraies miraculeuses, héritières d’un équilibre subtil, sont submergées depuis quelques décennies par une urbanisation médiocre et par le chômage. La communauté internationale propose au pouvoir algérien de sortir de cette situation par le haut : en faisant de la Saoura un modèle de « développement durable » voué à « l’éco-tourisme ». L’industrie hôtelière et la restauration des ksour sont prévues au programme, mais cela suffira-t-il pour que cette belle utopie absorbe la désespérance de la vie réelle ?