La fin de la guerre froide a fait basculer le monde vers un système multipolaire modifiant complètement la configuration internationale.
Comme l’a dit l’ancien ministre français des Affaires étrangères Hubert Védrine, dans son rapport à Nicolas Sarkozy sur la mondialisation,
les pays émergents émergent pour de bon. Ils ne cherchent pas seulement à entrer de plain pied dans l’économie globale de marché mais aussi
à retrouver la place géopolitique qui leur revient. Ce rééquilibrage des rapports de force politiques et économiques rend caduques
les anciennes grilles de lecture utilisées pour appréhender le monde et les sociétés en plein mouvement. Dans cette confusion, le cas de
la Turquie suscite de vifs débats autour de ses multiples appartenances stratégiques, politiques et identitaires, qui sont animés notamment
par la question de son adhésion à l’Union Européenne (UE). Cependant, les réflexions en profondeur sur ce pays sont fréquemment éclipsées
par une approche dichotomique et simpliste entre les partisans du « pour » ou du « contre ».
Au sein même du pays, les débats ont trop souvent un caractère binaire, surtout depuis l’arrivée au pouvoir du Parti pour la justice et le
développement (AKP), parti souvent qualifié d’islamiste ou d’islamique. La bipolarisation politique et sociale est devenue une notion clé
pour interpréter les dynamiques de la Turquie depuis le début du troisième millénaire. Les rapports de forces, les débats publics et
l’interaction des acteurs sociopolitiques sont perçus, interprétés et étudiés dans cette perspective bipolaire.
Or les structures sociétales internes sont beaucoup plus complexes, voire alambiquées, et les limites, en apparence
nettes et tranchées, entre les camps qui se confrontent – islamiste/laïc, pro/anti-occidental, turc/kurde, etc. – sont en réalité très floues.
Les enjeux en Turquie et de la Turquie dans sa géographie singulière, au croisement d’espaces politiques, économiques et culturels
variés, nécessitent des recherches approfondies. Dans cette optique, l’Observatoire de Recherche Interdisciplinaire sur la Turquie
Contemporaine a organisé, avec la coopération du CERI, une conférence de deux jours en février 2010. Une partie de ces débats a été
développée pour réaliser le présent ouvrage.
Les travaux étaient organisés autour de deux axes. Le premier portait sur la diversité des acteurs internes. On s’interrogea sur l’origine
de l’image bipolaire de la Turquie contemporaine. La dichotomie « conservateur/laïque » suffit-elle à expliquer cette évolution ?
Peut-on néanmoins parler d’une pluralité dans l’espace public et de l’émergence de nouveaux acteurs sociaux ? Quels sont les événements
qui ont structuré le débat public depuis 2000, et comment les différents acteurs sociaux s’y sont situés ? Quel est le poids du
processus d’adhésion à l’Union Européenne dans les attitudes des autorités publiques, du gouvernement, des ONG, et dans le
développement du dialogue social ?
Le second axe de recherche concernait la politique extérieure de la Turquie, ses composantes, ses changements et ses continuités.
Comment se conçoit le rôle de pont entre l’Orient et l’Occident ? Quels sont les acteurs qui pèsent sur la politique étrangère ?
Quelles sont les convergences et les divergences entre la Turquie et les puissances régionales ou mondiales ? Quel rôle peut jouer
la Turquie dans la politique méditerranéenne et moyen-orientale de l’Union européenne ? Y eut-il un changement de politique étrangère
avec l’arrivée au pouvoir de l’AKP ?
Nous avons retenu douze articles, regroupés autour de quatre thématiques. Le cheminement que nous avons essayé de suivre part de la
position de la Turquie dans son environnement international (première partie). Il se poursuit sur les mécanismes internes :
partis politiques (deuxième partie), influence du processus d’adhésion à l’Union européenne sur l’armée, sur les organisations locales
et économiques (troisième partie). Enfin sont abordées les dynamiques sociales qui traversent la société, sous deux angles étrangers
à la bipolarisation (quatrième partie).
Ouvrant la première partie sur le thème de l’identité stratégique de la Turquie, Ugur Kaya étudie le rapport entre violence et économie dans le mécanisme décisionnaire turc en direction du Moyen-Orient. L’auteur utilise, dans un paradigme stratégique, le concept d’Etat rentier, qui lui permet d’observer l’instrumentalisation des conflits internationaux par la Turquie, le parti que ce pays en tire dans ses relations avec les puissances alliées, mais aussi les effets de cette politique « conflictualiste » sur les mécanismes politiques internes.
Dans une approche large comparable, Emel Parlar aborde le concept de « néo-ottomanisme » devenu à la mode. Le récent activisme diplomatique turc a poussé les milieux de la recherche autant que ceux de la politique à redéfinir ainsi la place de la Turquie dans l’arène internationale. Mais Parlar apporte certains bémols et expose comment cette nouvelle posture politique, revenant au paradigme kémaliste, trouve ses racines dans les années 1980 de Turgut Özal.
Sur un autre registre, Merve Özdemirkiran analyse la politique étrangère turque en Irak après la chute du régime baathiste de Saddam Hussein. L’auteur montre le rôle des hommes d’affaires turcs dans le changement d’attitude vis-à-vis du gouvernement régional du Kurdistan irakien. Cette étude nous permet d’approfondir les analyses faites dans les deux premiers articles, notamment sur l’équilibre entre violence et économie. Elle souligne également le rôle des acteurs non-gouvernementaux dans l’activisme diplomatique turc des dernières années.
Dans la deuxième partie thématique, Etienne Copeaux et Gérard Groc analysent deux époques consécutives marquées par l’arrivée au gouvernement des partis souvent qualifiés d’islamistes ou d’islamiques. La victoire de ces partis n’a pas seulement provoqué des polarisations dans la société et dans l’Etat, elle a aussi conduit à l’intrusion de l’armée dans la politique, renversant en 1997 le gouvernement de coalition. Etienne Copeaux analyse le bouillonnement des années 1990 lié la montée du Refah, les tensions entre les « laïcistes » et la « réaction religieuse », ainsi que la guerre des référents historiques brandis par les protagonistes. C’est dans ce contexte de rivalité que, selon l’auteur, la fracture s’est affirmée entre le théâtre du jeu politique, traversé par des lignes d’opposition mouvantes, et ce qui reste en dehors.
Si le « coup d’Etat postmoderne » de l’armée, en 1997, a provoqué la chute puis la dissolution du parti Refah, elle n’a pu empêcher en 2002 l’accession au pouvoir de l’AKP (Parti pour la justice et le développement), issu de la même mouvance politique que le Refah. Certains estiment que l’ingérence de l’armée dans la politique a poussé le mouvement islamiste à se couler dans la tradition des partis conservateurs, sans engendrer une menace réelle pour la démocratie. Pour d’autres observateurs, cette évolution n’est que le résultat du processus de transformation singulier de la Turquie. La complexité de ce contexte nous impose de nous interroger sur la position de l’AKP dans le champ politique et face à l’opinion publique. Dans cette perspective, Gérard Groc expose la capacité conciliatrice de l’AKP et ses manœuvres pragmatiques afin d’asseoir sa légitimité. Groc souligne aussi les limites du pouvoir du gouvernement AKP, malgré ses victoires électorales et ses démarches innovantes pour neutraliser ses adversaires.
Après ces exposés sur la bipolarisation engendrée par les victoires électorales du Refah et de l’AKP, Mine Alparslan nous décrit les structures internes des deux principaux partis politiques après 2002, l’AKP et le CHP (le Parti républicain du peuple), l’un au gouvernement et l’autre dans l’opposition. Le fonctionnement de ces deux partis est comparé à partir de leurs modes de sélection des candidats aux élections législatives, et des rapports de force internes qui influent sur cette sélection.
Les quatre articles de la troisième partie étudient les répercussions intérieures du processus d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne. Handan S. Eskiizmirliler décrit le rôle politique de l’armée et sa position par rapport à l’Europe et à l’Union européenne de 1959 à nos jours. Elle révèle l’évolution paradoxale de cette position, qui va du pro-européanisme à l’euroscepticisme, alors que la Turquie a acquis le titre de candidat en 1999 et a engagé les négociations en 2004. Cette évolution montre aussi comment l’armée, auteur principal de l’occidentalisation de la Turquie, a perdu ce rôle historique et, par là-même, la mission qu’elle s’était donnée d’être la garante de ce choix idéologique.
Quant à Ayse Aslihan Çelenk, elle révèle l’impact de l’européanisation sur la démocratie locale en Turquie. A partir de ses travaux de terrain à Kayseri, Çelenk présente les effets du processus d’adhésion à l’UE sur les administrations locales et leurs relations avec le pouvoir central. Les acteurs locaux découvrent de nouvelles pratiques d’administration et de nouvelles opportunités économiques et politiques. Mais si le processus d’adhésion fait progresser les valeurs démocratiques au niveau local, les relations centre-périphérie dans le pays n’en sont pas pour autant transformées. Elles restent marquées par l’emprise du centre sur le local.
Le processus d’adhésion à l’UE est devenu une dynamique incontournable pour la compréhension de la Turquie actuelle tant au niveau institutionnel qu’au niveau social et économique. Dilek Yankaya analyse l’évolution dans ce contexte de l’association patronale islamique MÜSIAD (Association des industriels et des hommes d’affaires indépendants). Stigmatisé après le coup d’Etat de 1997, le MÜSIAD rejoint l’alliance patronale proeuropéenne à partir des années 2000 alors que, dans la décennie précédente, il manifestait un euroscepticisme islamiste ferme. Cela n’empêche pas cette association d’exprimer, au travers d’un discours nationaliste, certaines réticences face à l’Union européenne. Yankaya identifie que l’accentuation du poids de l’Islam dans les rapports entre la Turquie et l’Europe a pour effet de renforcer l’euroscepticisme islamique du MÜSIAD.
L’étude de l’influence du processus d’adhésion sur la société civile est poursuivie par Alper Kaliber. En distinguant l’UEuropéanisation et l’européanisation, l’auteur lève le voile sur la conceptualisation de l’image de l’Europe telle qu’elle est véhiculée dans les discours des diverses organisations de la société civile. Il ajoute que les normes et les valeurs européennes sont instrumentalisées par ces organisations dans le cadre de leur propre agenda politique et social.
En quatrième partie, les deux derniers articles se penchent sur les « tactiques », selon le terme de Michel de Certeau, de deux groupes sociaux : les alévis et les jeunes. Le premier fut l’objet d’une « ouverture » du gouvernement AKP, à l’instar de son « ouverture Kurde » et de sa tentative de conciliation avec l’Arménie en 2008. Fazilet Ahu Özmen sonde cette politique du gouvernement ainsi que la diversité des réactions de la communauté alévi en réponse à cette manœuvre politique. Avec le temps, la multiplicité des opinions dans la communauté laisse place à un mécontentement général.
Demet Lüküslü apporte à son tour une réflexion sur les pluralités et les hétérogénéités dans la jeunesse, contrastant avec la bipolarisation qui règne dans la sphère politique. Lüküslü affirme que l’apolitisme constitue le trait essentiel des jeunes en Turquie, qui pensent ainsi éviter les divisions antagoniques de la société. Partant du concept de Michel de Certeau sur l’usage et l’invention du quotidien, l’auteur ajoute que cette attitude est en fait une tactique, une sorte d’ « art du faible » dans un espace qui ne lui appartient pas. Il nous paraît d’ailleurs que cette grille d’analyse sur le contrôle du champ politique et la pratique de « l’usager » pourrait être fructueuse pour comprendre globalement ce que la Turquie est devenue depuis le coup d’Etat de 1980, c’est-à-dire depuis qu’une grande partie de la société a cessé d’être « un sujet de vouloir et de pouvoir ».