N°-10-2001 Cinéma et Monde musulman

Point de vue

On sait que la tradition musulmane interdit la représentation de Dieu, de l'homme et des animaux. La fabrication d'images réalistes, représentant des êtres vivants, risquerait en effet de transformer l'artiste en démiurge. L'homme ne peut pas se comparer à Dieu, ce qui limite de facto ses perspectives de création. Ce principe a marqué toute l'histoire des images en terre musulmane. Pourtant nous allons parler ici de cinéma, et le cinéma arabe est bien vivant. Or, le cinéma, ce sont avant tout des images en mouvement. Comment alors expliquer aujourd'hui, la vitalité du cinéma égyptien, de cet art parfaitement profane, qui joue tout de même si bien avec la réalité ? Il nous faut entrer plus avant dans le paradoxe, pour mieux cerner l'espace où se déploie l'imaginaire cinématographique arabe. On ne trouve pas dans le Coran de sourate qui interdise explicitement la représentation des êtres vivants. Le livre sacré interdit uniquement les images de Dieu et les idoles (asnam). Les autres interdits relèvent donc essentiellement de l'interprétation des textes. Dès l'origine, l'Islam cherche en fait à se démarquer des pratiques chrétiennes, et donc à éviter la surenchère des représentations. L’art pictural s’épanouit ainsi pendant des siècles, en Occident, presque exclusivement autour de thématiques religieuses, alors qu'en Orient c'est l’art décoratif qui se développe. On sait que l'écriture elle-même deviendra à certaines époques le sujet de l'art. Mais c'est surtout dans l’architecture, qui est tout entière un jeu de contraintes physiques, que s'est exprimée l'inspiration musulmane de la façon la plus spectaculaire. Malgré tout, le cinéma n'a pas été interdit en terre arabe. Et les images circulent aujourd'hui assez librement, pas seulement dans les projections de cinéma, mais surtout grâce à la télévision. Il faut dire que les interprètes du Coran eux-mêmes ont fait preuve d'une certaine imagination, lorsqu'ils ont repensé les interdits classiques pour les adapter à l'âge moderne. Tout part ici d'une certaine manière de considérer la photographie. On considère par exemple que le papier photo est assimilable à un tissu, et qu'il est permis de dessiner sur du tissu. Par ailleurs, la photo naît d'un mélange entre l'ombre et la lumière ; elle ne pourrait donc pas reproduire l'âme en tant que telle, mais seulement son ombre. Dans ces conditions, le cinéaste n'est pas démiurge. Et ce qui importe surtout, c'est que toutes les images qu'il produit n'aient pas la prétention de remplacer la réalité. Le cinéma, depuis le départ, c’est un peu comme l’Amérique, pays où il s'est d'abord épanoui. On peut comprendre dans ce contexte le succès du cinéma arabe de distraction, ce cinéma populaire que les Egyptiens ont si bien diffusé chez leurs voisins. Ce cinéma de distraction est à la fois méprisé et chéri, il est le péché mignon du peuple, la projection fantasmatique de péchés plus graves qui sont définitivement bannis de la réalité quotidienne. Historiquement, certaines réticences ont cependant été de mise. Le succès du cinéma est finalement emblématique de la modernité ; les difficultés initiales des cinémas arabes témoignent aussi d'un rapport problématique à la modernité. La diffusion des techniques cinématographiques n'a pas été aussi rapide qu'en Europe. Une certaine lenteur se manifeste aussi à accepter le poids social du cinéma en tant que grand média de communication. Le traitement de l'image révèle aussi parfois une forme de retard, ou en tout cas une hésitation à jouer avec les possibilités de la technique ; les contraintes sur l'image en général contribuent ainsi à figer l'image cinématographique dans une forme d'archaïsme. La contrainte reste finalement un maître mot. L’histoire de l’image en terre arabo-musulmane est surtout l’histoire de la diffusion des tabous. Le cinéma ici ne parle pas de tout. Et il semble bien que les interdits qui pèsent désormais sur le cinéma soient pour la plupart implicites, et pas seulement d'ordre religieux,. Les interdits religieux sont certes bien présents ; le personnage du prophète, par exemple ne peut toujours pas apparaître dans un film. Mais le cinéma se heurte à d'autres censures, car le contenu de l'image est également “ surveillé ” sur le terrain des mœurs et de la politique. A la censure officielle – qui est réelle dans bien des pays, qu’elle s’exerce au niveau de la réalisation, ou lors de la diffusion des films – s’ajoute ainsi l’auto-censure de cinéastes qui disent rarement tout ce qu’ils voudraient dire, et presque jamais ce qu’ils pensent réellement. Distraction ou vecteur de communication politique ; le cinéma arabe sera toujours pris entre ces deux extrêmes, entre ce public qui veut rêver et ces dirigeants qui veulent surtout parler d'eux-mêmes. Or le rôle idéal du cinéma serait peut-être justement de tenter avec les "autorités" un dialogue prenant constamment à partie le public, afin de repousser les limites de ces contraintes qui enserrent les sociétés arabes. Le cinéma peut en effet être un vrai lieu de questionnement politique et social. Il peut mettre en scène des problèmes concrets, et offre aux sociétés un miroir qu'elles doivent être capables d'utiliser. Tout cela suppose d'ancrer davantage le cinéma dans la réalité ; c'est cette évolution qui est aujourd'hui en jeu. Le cinéma iranien, on le verra ici, a plutôt bien réussi cet aggiornamento. Les cinéastes iraniens ne font pas de propagande ; ils nous posent indirectement des questions-clé sur l’avenir de leur pays. Un tel effort suppose une prise de distance, une réflexion salutaire, qu'il est urgent d'entreprendre.
EurOrient Paris, novembre 2001

Sommaire

Hors thèmes

Revue des livres


Page précédente Page suivante