N°-11-2002-L’Irak des déluges:un destin incertain

Point de vue

Une bonne décennie après une mise à l’index par la communauté des nations, isolement qui perdure de nos jours, l’Irak trouvera-t-il, enfin, une issue salvatrice, ou bien, telle une peau de chagrin, est-il condamné à rester un mini-Etat ? Dans les années 70, il est vrai qu’il fut porteur d’une grande ambition, devenant un pays développé, modèle d’une puissance régionale. Puis, de façon inconséquente, il s’est trouvé impliqué dans deux conflits meurtriers successifs, (1980-1988 et 1990-1991) dont les résultats furent désastreux et arrêtèrent son essor, faisant régresser le pays à un niveau pitoyable sur divers plans. Dans un monde complexe où règnent la loi des intérêts et celle des rapports de force, comment ne pas avoir mesuré la dimension des conséquences de ces aventures, qui prenaient un aspect suicidaire ? Un enfermement sur soi, où l’univers extérieur n’est conçu qu’au travers de sa propre vision, ne conduit-il pas à une erreur de calculs ? Est-ce également le fait d’appartenir à l’une des plus vieilles civilisations de l’humanité, et être la terre qui a accueilli le développement et la prospérité de la civilisation arabo-islamique qui perturbe une vision fondée sur la réalité du monde extérieur ? Depuis sa création en 1921, la politique étrangère de ce jeune Etat arabe a longtemps été « assistée », par l’occupant britannique, d’abord, puis par son influence, ensuite. Ce qui ne laissera, plus tard, qu’une marge étroite pour accéder à une maturité de raisonnement autonome nécessaire à l’exercice d’une gestion de qualité, en politique extérieure, notamment. En fait, quelqu’ait été le pouvoir, monarchique de 1921 à 1958, républicain jusqu’en 1968, puis ba’thiste depuis cette date, la gestion des affaires étrangères fut conduite de la même façon, simpliste, que celle des affaires internes. Si l’Irak monarchique estimait que la puissance du pays se trouvait au sein des alliances militaires, et l’Irak républicain, dans un grand appareil de guerre, l’Irak du Ba’th, quant à lui, a expérimenté cette force sur le terrain. Les dirigeants des trois périodes ont en commun une obstination tenace. Effectivement, soit ils n’ont pas perçu les limites de l’importance de l’Irak, et c’est un problème ; soit ils les ont perçues, tout en refusant de les admettre, et là, le problème est plus grave. Dans le Machrek arabe, l’Etat tient son importance stratégique de facteurs précis, qui lui donnent une force régionale spécifique considérable : ce sont l’accès sur le large, par la Méditerranée ou la mer Rouge, et le fait de posséder des frontières communes avec Israël, offrant ainsi l’une des clés aux conflits au Proche-Orient, et de là, au règlement de la question palestinienne. En effet, certains Etats tels que la Syrie, l’Egypte et la Jordanie présentent cet avantage. Le Royaume d’Arabie Saoudite, quant à lui, s’isole dans un système différent : outre son accès sur les eaux et du Golfe et de la mer Rouge, il représente une puissance financière active dans le mécanisme de l’ordre économique mondial. Sans compter que, par son rôle de gardien des Lieux Saints, la Mecque et Médine, le royaume est en symbiose avec un milliard d’hommes répartis sur la planète, le monde arabe étant une partie active de cet ensemble géo-politique. Ceci démontre sans ambiguïté que, par sa configuration de 1921, l’Irak ne bénéficie pas d’une position stratégique spécifique, surtout depuis la diminution de son importance en tant qu’étape sur le chemin de l’Inde, ou de base entre Suez et la Palestine méditerranéenne. Quant à sa privation du droit d’accès sur le large ou bien du « privilège » de frontières communes avec Israël qui l’habiliteraient à jouer un rôle important dans l’équation du conflit, c’est un problème discutable. Il semble en effet qu’une ouverture large de l’Irak sur le Golfe soit faisable, car il est irrationnel que « l’Emirat des pêcheurs », le Koweït, soit ou devienne un obstacle éternel. En revanche, la guerre n’est sans doute pas la meilleure solution pour atteindre cet objectif. La preuve en est que ni la première Guerre du Golfe, ni la seconde, ne lui ont permis de réaliser cet objectif. Quant à l’ambition de devenir un facteur actif de l’équation du conflit arabo-israélien, elle est réalisable, du moins par la voie jordanienne, aussi molle que celle de l’Emirat situé au sud, étant donné que l’Irak est le plus fort. La participation de l’Irak aux guerres de 1948, 1967 et 1963 contre Israël ne le place certes par au cœur du conflit, mais l’important est que, dans les limites de ses moyens, il y ait participé et n’ait pas hésité à remplir son devoir national. A vrai dire, il n’y a pas d’Etat arabe proche ou moyen-oriental qui bénéficie de toutes les caractéristiques d’une position centrale absolue. L’Egypte, la Syrie et la Jordanie donnent sur le large et partagent des frontières avec l’ennemi national –qui est Israël -, mais ils sont privés du don de la richesse de l’époque – qui est le pétrole. Quant à l’Arabie Saoudite, elle est privée d’un don précieux, l’eau potable. Ne vaudrait-il pas mieux, pour l’Irak, transformer les éléments qu’il juge négatifs en éléments positifs ? Autrement dit, tirer partie de son éloignement relatif du voisinage d’Israël, qui lui épargne le risque de conflits directs. Dans le cas contraire, une grande partie de son activité économique serait alors réservée aux besoins de la défense, et engloutie par eux, comme c’est le cas pour l’Egypte, la Syrie et la Jordanie – et ce, au détriment du développement économique. Or, l’abondance de pétrole et d’eau, et l’absence de voisinage direct avec Israël sont des éléments vitaux qui, s’ils sont convenablement exploités et gérés, peuvent transformer l’Irak en un véritable Eden et faire du pays un pôle d’attraction dans le contexte régional. En fait, le pays s’est engagé dans l’illusion des alliances au cours des années 1950, il a manqué d’orientation et d’option fructueuses dans les années 1960, et s’est lancé dans une course au surarmement dans les années 1970. Quant à la guerre des années 1980, qui donna aussitôt naissance à celle de 1991, les résultats furent coûteux, voire même eurent des conséquences dramatiques. Si la création d’un pays, d’un Etat et d’un peuple est le produit d’un projet arbitraire, l’ensemble de l’édifice n’est-il pas à la merci d’un sempiternel déluge ? La légende de la Tour de Babel ne mérite-t-elle pas une réflexion ?
Paris, février 2002

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