N°-14-2004: L'Algérie en débat

Point de vue

Si les deux guerres mondiales sont assez largement représentées au niveau des programmes scolaires, elles n’en sont pas pour autant liées à une analyse à la fois des intentions, des mécanismes sous-jacents et des conséquences réelles. Présentées de manière « plate» dans les livres d’histoire de la plupart des éditeurs, leurs images monstrueuses sont très parcimonieusement offertes au lecteur, neutralisées de tout commentaire éthique, philosophique ou moral qui remet la nature et la destinée de l’homme au centre du débat historique. Pourtant, à l’instar d’une histoire des religions prônée avec intelligence en France par le rapport de Régis Debray, et dont la nécessité commence à être dite, l’enseignement général voire universitaire gagnerait à aborder de plain-pied l’histoire réellement militaire - histoire qui revisiterait non seulement les conflits eux-mêmes, tels que les couples « guerres de conquête / guerres de libération », et la douloureuse construction des Etats – nations, mais également les idéologies et les philosophies, les mythes et les cultes qui leur ont été intimement rattachés. Les mensonges et manipulations de l’écriture de l’histoire officielle en Algérie paraissent avoir ôté toute possibilité d’élaboration de récits « vrais » et « naturels » de héros militaires « ordinaires » mais crédibles. Cette mystification / mythification a livré aux Algériens un panthéon d’officiers supérieurs et de chefs de guerre qui apparaissent souvent, à la lumière d’études de plus en plus fiables et documentées, comme des figures intouchables et plus ou moins sombres de luttes de pouvoir sans merci, avant et après 1962. L’incapacité à produire des récits convaincants - c’est-à-dire empreints de grandeur mais aussi de faiblesse humaine – de la vie de héros guerriers modernes a été l’une des raisons de la quasi – disparition des modèle de vertus, de morale et de code d’honneur, modèles qui semblent tant manquer. Mais est-ce uniquement lié à l’Algérie ? Perpétuant les images fascinantes et vidées de sens du chef militaire, de l’homme – Providence, l’incarnation de l’esprit voulu avant tout national, la démagogie, le populisme, le patriotisme révolutionnaire, le culte de la personnalité, l’adoration de l’arme et de son pouvoir de donner la mort, ont fortement contribué à renforcer le prestige du militaire, et à signer les allégeances des élites « civiles » à ceux qui le détiennent. Cependant, ce désir et cette fascination pour un tel type de pouvoir par la violence est-il, là encore, uniquement limité à ce pays en souffrance ou à l’Irak – trop souvent décrit comme son alter ego moyen - oriental - ? Les multiples formes de violence qui marquent la crise sociale et économique, nourries d’un fort sentiment d’insécurité et de précarité face au futur, sont-elles vraiment réductibles, comme le soulignent des analystes, au caractère même de la « personnalité de base » de l’Algérien, volontiers dépeint comme brutal et orgueilleux, à son absence de culture ? N’est-il pas plutôt lié, en fait, à une histoire et une géographie particulièrement tourmentées et violentes, mais aussi, et peut-être surtout, à un profond malaise identitaire alimenté lui-même par l’inexistence, partielle ou non, sur la longue durée, d’un Etat - Nation ? N’y a –t-il pas là, dans cette question d’Etat – Nation, continuellement remise en jeu, comme il n’y a pas si longtemps en Sicile et dans le sud de l’Italie, l’une des possibles explications à cette non – médiation des conflits, à l’exacerbation des fonctionnements et intérêts régionaux et tribaux souvent contradictoires, à l’absence d’un équilibrage durable des forces et des projets ? La situation de l’Etat – Nation algérien et de sa gestion, dans le contexte des crises idéologique, politique, social et économique, constitue-t-elle un cas exceptionnel ou fait-elle plutôt partie de ce vaste espace des jeunes Etats – Nations du monde arabe et plus globalement du Tiers – Monde ? S’il est frappant de voir avec quelle constance la violence imprègne le comportement individuel et collectif et piège la société algérienne dans la boucle sans fin des victimes – bourreaux, ce culte pratiqué par l’opposition ainsi que par le pouvoir en place s’enracine-t-il dans la culture historique du pays ? Comment peut-on interpréter ce phénomène pratiqué ailleurs, dans l’espace arabe, tel qu’en Irak, et au-delà, comme au Rwanda ? L’Etat algérien, issu de la Lutte de Libération, a-t-il manqué l’occasion de couronner la Révolution (1954 – 1962) par une révolution culturelle dont le propre aurait été de réduire justement ce culte de la violence qui semble avoir hypnotisé l’Algérien, de le rapprocher de l’Autre - c’est-à-dire celui qui est différent de soi -; bref, d’apaiser les esprits et de « faire vivre ensemble » ? De la gestion de l’Etat en tant que tel à la question de l’identité ethnique de la minorité kabyle, de l’usage actuel de l’histoire numide, et en particulier de ses rois, au projet du Maqâm el – chahid, glorifiant la Révolution sur les hauteurs d’Alger, et à la ville algérienne en général comme terrain et arme de lutte des pouvoirs politique, religieux et militaire, les études que nous présentons tentent de rafraîchir le débat, en posant différemment les questions qui obsèdent tant d’observateurs de cette tragique et si proche Algérie.
EurOrient Paris, juin 2003

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