N°-15-2003 Les médias dans le monde arabe et musulman : Informer ou désinformer ?

Point de vue

Deux facteurs conditionnent le bon fonctionnement des médias : le premier est le rôle effectif du pluralisme, permettant la liberté d’expression, le deuxième est la présence d’une société civile qui serait un contre-pouvoir à l’autorité oligarchique. Dans ce contexte, où se situe le monde des médias dans l’espace arabe et musulman ? Est-ce que la fragilité institutionnelle de l’ensemble des Etats-nations arabes et musulmans, justifierait le malaise de la presse et des médias, en général ? Lorsque le pouvoir politique s’immisce aux rouages de l’Etat, c’est souvent au détriment de la démocratie. En somme, l’autoritarisme étatique est le premier responsable de cette crise permanente de liberté d’expression. Ceci s’applique d’ailleurs aussi bien au système républicain qu’au système monarchique, où la tête dirigeante est certes responsable mais elle est surtout irréprochable, c’est-à-dire le gouvernant effectif est hors de portée de toute véritable critique. En fait, le reflet des médias, dans cet espace arabe et musulman de la politique régnante traverse trois étapes majeures : 1- Un vague libéralisme des communications a existé dans la période de l’entre-deux-guerres, sorte de caricature du modèle occidental, mais qui a été ultérieurement écarté sous l’effet de régimes dits révolutionnaires. 2- Le secteur de la communication a subi une forme de nationalisation identique à celle de l’économie socialisante, présentant une fragilité qui n’a guère pu résister au coup de grâce infligé par les mouvements nationalistes ou ultra-nationalistes. 3- Enfin le boom pétrolier des années soixante-dix, lança le phénomène d’une presse expatriée, se disant « émigrante », après que le Liban, plongé dans la guerre civile, ne sorte de son rôle de lieu d’accueil où la plupart des Etats arabes ou non-arabes, comme l’Iran par exemple, y avaient leur propre tribune. Leur publication et leur financement se sont donc transférés à Londres ou à Paris, qui furent leur nouveau refuge. Le phénomène de la presse arabe, ou non-arabe n’a alors guère changé l’atmosphère de cette crise aiguë de la liberté d’expression. En effet, chaque organe médiatique, lié à un Etat quelconque pouvait certes paraître dans le pays d’où il tirait son financement, mais il leur semblait plus intéressant de paraître à l’étranger, pour gagner en crédibilité, tout en paraissant être l’écho d’un régime ou d’un autre. Cependant, quelques paradoxes méritent d’être soulignés : - Si la presse maghrébine présente peu d’intérêt à l’échelle du monde, voire même d’un pays à l’autre de l’Afrique du Nord, la presse du Machrek n’en souffre pas moins d’une crise de crédibilité, elle aussi. Prenons, pour exemple, le quotidien « Al-Hayat », le mieux diffusé et le plus lu dans les zones du monde arabe ; il est révélateur, qu’il se permet de critiquer toutes les situations des divers pays arabes, exceptée l’Arabie Saoudite, source de son financement et dont le trésorier n’est autre qu’un émir de la famille régnante. - Autre exemple, celui du monde des médias lié aux pétro-dollars, telle que la chaîne de la télévision « Al-Jézira », que certains comparent à la célèbre chaîne américaine CNN international. Cette chaîne dite arabe appartient à l’émirat du Qatar qui n’est qu’une base militaire américaine notoire, comme l’a montré la deuxième guerre d’Irak en 2003. - Quant aux médias de l’Orient non-arabe, la diversité des tendances politiques et idéologiques est soumise à des considérations de contrôle sinon de censure. En Turquie, par exemple, que ce soit par la droite ou par la gauche, on ne dépasse guère la ligne rouge dessinée par l’Etat kémaliste dont le fondement est essentiellement militaire, sous un vague habillage laïque. En Iran, en revanche, les rouages de la communication de l’après révolution khoméniste, qui donnera naissance au phénomène du conservatisme ou du réformisme, sont à leur tour commandés par des tabous à caractère clérical de l’Etat qui accapare le vrai pouvoir. Dans les deux cas, turc et iranien, comme d’ailleurs dans le cas arabe, une véritable liberté d’expression est hypothéquée par l’impossibilité d’atteindre l’essentiel : un Etat dont le caractère patriarcal est bien connu en Orient, se substitue alors à l’Etat institutionnel. Le dossier que lance EurOrient à travers ces diverses études se veut être une contribution à la compréhension des tracés de la carte du fonctionnement des médias dans la géographie du monde arabe et musulman.
EurOrient Paris – novembre 2003.

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