n°18-2004:L’Afrique du Nord : un certain dilemme identitaire

Point de vue

Pour toute culture, le contact avec une structure venue d’ailleurs met à l’épreuve la force et la solidité de son enracinement. Afin de sauvegarder le particularisme de son essence originelle, elle entrera en lutte contre la culture d’autrui, qui dans le pire des cas, peut même l’absorber. L’Afrique du Nord, zone jadis berbère par excellence, représente en soi un phénomène particulier et c’est pourquoi il semble légitime d’aligner un ensemble d’interrogations : - Y a-t-il eu une véritable interaction entre les indigènes berbères et les Romains, puis Byzance dont la présence fut dominante ? Bref, y a-t-il eu une christianisation dépassant le semple phénomène religieux, et atteignant un espace civilisationnel ? Autrement dit, y a-il eu un véritable contact, d’égal à égal entre les deux parties ? - Quant à l’islam, dès son arrivée au VIIème siècle, il a pratiqué, selon l’expression de l’universitaire marocain M. A. Jabéri, la méthode de la « table rase » sur les populations autochtones, c’est-à-dire une islamisation pure et simple sur ce terrain malléable. Les infrastructures culturelles étaient donc fragiles, au point que tout compromis devenait superflu. N’est-il pas révélateur que toutes ces populations devinrent, bon gré ou mal gré, fidèles de la religion du nouveau conquérant ? - C’est à partir de ce constat que l’on peut observer, de nos jours encore, une perception spécifique de l’islam, dans les pays du Maghreb, dépassant la sphère d’une simple croyance, et atteignant un ensemble pyramidal, dans lequel se trouvent confondus : foi, confession, culture, civilisation, histoire, géographie, voire même nationalisme et patriotisme. Il s’agirait, en somme, d’une conception complexe de l’islam. - C’est donc par une telle perception de l’islam que les populations maghrébines se sont défendues face au nouveau conquérant qu’ était la France. Le nationaliste algérien Ferhat Abbas, pourtant issu d’un milieu francophone, estime que son peuple fut, depuis toujours, jaloux de son nationalisme musulman et que, malgré la conquête française de 1830, ses seules véritables frontières étaient celles qui séparaient l’islam de la chrétienté . - Et pourtant, comment interpréter le fait que, outre la francophonie qui, dit-on, ne serait qu’une simple expression linguistique, la France y ait laissé une si forte empreinte culturelle ? Serait-ce une propension à être influençable, ou, selon les propos d’un autre intellectuel, Malek Bennabi, dans son livre« Vocation de l’islam », paru en 1954, le mot « colonisabilité » est inventé, terme évoquant une faiblesse interne, selon l’équation d’un rapport de forces entre le conquérant et le conquis. - Le fait colonial serait-il seul responsable de la complexité d’une telle perception de la religion ? Pourquoi, dans les pays du Maghreb, nationalisme et patriotisme ne sont-ils guère séparables de la religion ; alors qu’en Orient islamique les divers mouvements nationaux qu’ils soient arabe, turc ou iranien, sont apparus chez des esprits profanes pour ne pas dire laïques, mêmes si la pensée nationale avait parfois recours au facteur religieux en tant qu’alibi . - Peut-on parler d’un certain problème identitaire, dans cette partie du monde, qui ne peut rejeter cette culture d’autrui et reste sous son charme.
EurOrient Paris –Novembre 2004

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