Pour toute culture, le contact avec une structure venue d’ailleurs met
à l’épreuve la force et la solidité de son enracinement. Afin de sauvegarder
le particularisme de son essence originelle, elle entrera en lutte contre
la culture d’autrui, qui dans le pire des cas, peut même l’absorber.
L’Afrique du Nord, zone jadis berbère par excellence, représente en soi
un phénomène particulier et c’est pourquoi il semble légitime d’aligner
un ensemble d’interrogations : - Y a-t-il eu une véritable interaction entre
les indigènes berbères et les Romains, puis Byzance dont la présence fut dominante ?
Bref, y a-t-il eu une christianisation dépassant le semple phénomène religieux, et
atteignant un espace civilisationnel ? Autrement dit, y a-il eu un véritable contact,
d’égal à égal entre les deux parties ? - Quant à l’islam, dès son arrivée au VIIème siècle,
il a pratiqué, selon l’expression de l’universitaire marocain M. A. Jabéri, la méthode de la
« table rase » sur les populations autochtones, c’est-à-dire une islamisation pure et simple
sur ce terrain malléable. Les infrastructures culturelles étaient donc fragiles, au point
que tout compromis devenait superflu. N’est-il pas révélateur que toutes ces populations
devinrent, bon gré ou mal gré, fidèles de la religion du nouveau conquérant ? -
C’est à partir de ce constat que l’on peut observer, de nos jours encore,
une perception spécifique de l’islam, dans les pays du Maghreb, dépassant
la sphère d’une simple croyance, et atteignant un ensemble pyramidal, dans
lequel se trouvent confondus : foi, confession, culture, civilisation, histoire,
géographie, voire même nationalisme et patriotisme. Il s’agirait, en somme, d’une
conception complexe de l’islam. - C’est donc par une telle perception de l’islam
que les populations maghrébines se sont défendues face au nouveau conquérant qu’
était la France. Le nationaliste algérien Ferhat Abbas, pourtant issu d’un milieu
francophone, estime que son peuple fut, depuis toujours, jaloux de son nationalisme
musulman et que, malgré la conquête française de 1830, ses seules véritables
frontières étaient celles qui séparaient l’islam de la chrétienté . - Et pourtant,
comment interpréter le fait que, outre la francophonie qui, dit-on, ne serait qu’une
simple expression linguistique, la France y ait laissé une si forte empreinte culturelle ?
Serait-ce une propension à être influençable, ou, selon les propos d’un autre intellectuel,
Malek Bennabi, dans son livre« Vocation de l’islam », paru en 1954, le mot « colonisabilité »
est inventé, terme évoquant une faiblesse interne, selon l’équation d’un rapport de forces entre
le conquérant et le conquis. - Le fait colonial serait-il seul responsable de la complexité d’une
telle perception de la religion ? Pourquoi, dans les pays du Maghreb, nationalisme et patriotisme
ne sont-ils guère séparables de la religion ; alors qu’en Orient islamique les divers mouvements
nationaux qu’ils soient arabe, turc ou iranien, sont apparus chez des esprits profanes pour ne pas
dire laïques, mêmes si la pensée nationale avait parfois recours au facteur religieux en tant qu’alibi . -
Peut-on parler d’un certain problème identitaire, dans cette partie du monde, qui
ne peut rejeter cette culture d’autrui et reste sous son charme.
EurOrient Paris –Novembre 2004
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