La démocratie est un sujet souvent débattu et diversement interprété; l’évoquer est une vaste question et un vrai dilemme. Devenu un concept politique de portée universelle, la démocratie n’est pas applicable à tout Etat-nation, qui ne serait pas consolidé par une législation bien déterminée.
Peut-on poser la question de savoir selon quels critères une religion serait plus apte qu’une autre à s’adapter à la démocratie ?
Historiquement, le pouvoir étatique a souvent exercé la double autorité, spirituelle et temporelle : rois et empereurs chrétiens, de même que califes et émirs musulmans revendiquaient ce double privilège.
En Occident, la démocratie n’a pas toujours suivi un parcours facile, comme en témoignent les dérives totalitaires survenues en Allemagne, en Italie et en Grèce, au cours du XXème siècle. Convient-il d’attribuer ces dérapages temporaires à des conditions spécifiques : sociales, culturelles ou économiques ?
Certains Etats arabo-islamiques ont bien connu une courte période démocratique qui ne fut qu’une caricature du modèle occidental. En effet, ces miro-Etat-nations, issus de partages coloniaux entre les Superpuissances, ont tenté l’aventure démocratique. Mais fragiles, mal conçus, comme la plupart des pays du tiers-monde, et pourvus d’une législation insuffisante, leur expérience, caricature de la pratique occidentale, en faisait une proie facile pour des dictatures militaires militarisées, nationalistes ou fascistes.
Peut-on en conclure, comme le font certains milieux islamiques ou occidentaux, que la démocratie est peu ou pas compatible avec la tradition arabo-islamique ?
Cette question mérite quelques éclaircissements :
- Au début de l’islam, au VIIème siècle, la nature et le caractère du pouvoir ne sont guère clairement définis. En effet, le terme de « choura », lancé par le prophète Mahomet, à titre de principe testamentaire, signifie littéralement « consultation », en vue d’une désignation de gouvernement. Or, le profil du dirigeant choisi, ainsi que la durée de son mandat dans le temps, ne sont pas définis, et restent discutables. D’autre part, la légitimité d’une opposition, telle que la principale fraction chiite imâmite héréditaire, par exemple, en tant que force d’alternance, reste floue.
- Ceci n’est qu’une facette de la question, qui demeure à débattre à condition, toutefois que ce représentant de la « Umma » soit au-dessus de tout soupçon. Seulement, il y a un hic, c’est que cette nation des croyants a tout intérêt à s’accommoder, bon gré, mal gré, du fait accompli, afin d’éviter une « fitna » (discorde conduisant au schisme) au sein de la « umma ».
- Quant au pouvoir, appelé « hâkimiyya », il a changé de mains, au travers des siècles, dans le « Dar-el-Islam », passant des Arabes, aux non-Arabes, jusqu’aux Mamelouks. Mais le mécanisme de l’art de gouverner, en maintenant son double rôle religieux et temporel ne fut guère modifié, même s’il existait un rapport de forces entre le pouvoir et l’opposition, ce qui marqua l’histoire de l’islam. Et pourtant, malgré ses apparences, le contenu politique l’emporta souvent sur le religieux.
- Or, les règles de la tradition subiront une secousse non négligeable dans le monde islamique, sous l’influence de l’Europe moderne et surtout sous l’effet de la Campagne de Bonaparte à la fin du XVIIIème siècle, tout particulièrement en Egypte et à l’est de la Méditerranée. Celle-ci ébranla, non seulement l’autorité des Mamelouks sur place, mais aussi le prestige de la Sublime Porte des Ottomans.
C’est d’ailleurs depuis leur chute que l’ensemble du monde arabo-islamique s’est transformé en une mosaïque d’Etats-nations, ou prétendues telles, qui se cherche une nouvelle identité politico-culturelle. C’est pourquoi ces entités géopolitiques fraîchement créées, mal intégrées dès le départ dans ce processus de modernisation forcée, ne parviennent pas à s’adapter à la culture démocratique à l’occidentale, c’est-à-dire à s’organiser sous la bannière d’un Etat de droit, d’un système fondé sur le principe de la séparation des pouvoirs admettant, outre le jugement des urnes, l’existence d’une opposition légale et celle d’une société civile active.
Désormais, une grande question demeure ouvertement posée : la démocratie peut-elle être imposée sous une forme offensive ou même agressive, en vue du changement d’une situation certes déplorable, voire condamnable ? A moins qu’il ne s’agisse de mettre en pratique la fameuse prétendue théorie du « choc des civilisations » ?
Paris EurOrient - Avril 2002
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