Les concepts de la modernité et de la modernisation d'origine européenne ont atteint l'Orient musulman par les campagnes militaires, à commencer par l'expédition de Napoléon en Egypte. Même s'il y eût une résistance face à l'envahisseur, on ne peut pas nier, néanmoins, qu'il y eût une interaction entre l'esprit des indigènes et les idées véhiculées à la suite de cette expédition.
Cela dit, si la force militaire a effectivement ébranlé un conformisme, une stagnation, un conservatisme identitaires et culturels, néanmoins, et ceci est un point essentiel, cette déstabilisation a eu lieu dans un environnement et un terrain propice à admettre à s'éveiller à ces idées nouvelles, portées par l'auteur de cette expédition.
Quant à une adaptation acceptée facilement dans la continuité, elle reste assez problématique. En effet, une modernisation, venue de l'autre rive de la Méditerranée, porteuse d'un rationalisme et surtout d'un certain matérialisme était peu compatible avec l'esprit sensible d'un Orient spirituel par excellence.
Et pourtant, c'est cet Orient même, berceau des religions, qui a plus ou moins relevé le défi au cours du XIXe siècle, sur deux plans :
- Accepter une pensée conduisant au progrès, tout en rejetant le caractère hégémonique de l'auteur de cette pensée, c'est-à-dire, surmonter l'idée que cette culture soit importée par l'étranger ;
- Faire face au conservatisme, voire à l'ultra-conservatisme interne où le sentiment religieux est profondément implanté.
Donc tenter de faire appliquer le concept d'une société civile apte à admettre une certaine modernisation.
Dans la mesure où les masses sont plus facilement mobilisables par l'idéologie religieuse face à une force étrangère, le fondamentalisme (qui, à vrai dire, n'est pas réservé à l'islam seulement) saisit l'occasion de monter au créneau, probablement avec la complicité d'un conservatisme non confessionnel, pour rejeter en bloc ou presque tout ce qui vient de l'Occident, à commencer par ces "marchandises" culturelles.
Par conséquent, chaque fait colonial est intervenu, d'une façon directe ou indirecte, au détriment du développement d'une société civile.
Les quelques expériences de réformes à l'occidentale, certes modestes ou porteuses de points vulnérables, réalisées ici ou ailleurs, ont été contrecarrées au nom d'un mercantilisme, d'une stratégie de dépendance ou d'un équilibre de rapports de force.
Mais qui mieux qu'une démagogie idéologique ou un discours de fondamentalisme peut combler ce vide ?
EurOrient, Paris, Février 1988
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