Lorsque de jeunes architectes chinois ou iraniens, syriens ou roumains, rencontrent à Paris de jeunes géographes, sociologues et économistes français, tunisiens ou sénégalais, cela crée un curieux croisement de regards. C’est ce qui se produit dans l’équipe doctorale Orients Urbains de l’Université Paris X-Nanterre. Affiliée à l’UMR Architecture-Urbanisme-Société qui a son centre de pilotage à l’Ecole d’Architecture de Paris-Belleville, elle attire à elle des thésards inscrits dans d’autres universités ou grandes écoles de la capitale, pour une expérience partagée qui dépasse la quête d’un diplôme. D’un côté, les tenants étrangers d’une discipline bien répertoriée et lucrative, l’architecture, qui font deux paris : celui des sciences humaines pour mieux appréhender les habitants des villes qu’ils construiront, et celui d’une culture universitaire exotique, celle de la France. Cela veut dire de longues années difficiles et sans revenu. De l’autre côté les enfants de l’Université française ou francophone, repus de sciences humaines et qui ont décidé de mettre ces acquis au service de l’aménagement de l’espace urbain ici et ailleurs. Un double mouvement à la fois malaisé à mettre en cohérence et réjouissant de découvertes.
Le dossier de ce vingt-troisième numéro d’EurOrient réunit une douzaine d’articles produits dans le cadre de l’atelier d’écriture d’Orients Urbains. Un atelier où des compromis s’établissent entre exposés orientaux et occidentaux, où l’architecte apprend à « problématiser » une société, où le sociologue apprend à « spatialiser » son discours, où chacun s’exerce soit à transmettre la réalité de son monde, soit à entrer sans trop de naïveté dans le monde de l’autre. Un atelier où – et ce n’est pas le moindre de ses objectifs – le néophyte dans la langue de Molière s’initie à l’écriture académique. Une montagne à franchir lorsqu’on a appris à écrire sur les rives du Fleuve jaune ou au pied des monts Elbourz !
C’est le hasard des articles aboutis qui a sélectionné les Orients ici présents, parmi la vingtaine de pays représentés dans l’équipe Orients Urbains – qui comporte une quarantaine de doctorants.
Qu’est-ce que l’Orient, qu’est-ce qu’un Orient ? On est tenté de dire que, pour l’Occident, l’Orient est par opposition cardinale l’altérité. Acculé à l’océan, cette mer longtemps non franchissable car non pourvue d’autre rive, l’Occident ne pouvait regarder que du côté du levant. Avant que ne soit découvert « l’outre-mer » ouvrant sur le Nouveau Monde et se poursuivant dans les mers du Sud, tout ce qui n’était pas occident était donc orient, et le resta quelle que soit sa position géographique, son éloignement, son peuplement. Le Maghreb a beau défier la rose des vents, c’est bien en Orient que les Français eurent le sentiment de poser le pied quand ils prirent Alger en 1830. Un peu plus tard, on vit tressaillir dès les premières rives du Danube des générations de passagers de l’Orient-Express. Pour eux l’Orient, même si proche, restait nimbé de mystères suaves que Gautier, Flaubert, Loti et les autres avaient entretenus avec talent. Vienne, Istanbul, Tanger, Le Caire, Saint-Pétersbourg valaient bien les comptoirs de l’Inde ou de la Chine.
Plus près de notre siècle, l’Occident devint le Nord après avoir inventé le Sud, avatar du Tiers-Monde, tandis qu’un grand pan de l’Orient était prosaïquement devenu l’Est, fermé par un rideau que l’on disait de fer. Mais voici que, depuis une quinzaine d’années, le soleil se lève à nouveau en Orient. Pays « post-communistes », pays « émergents », pays « du Golfe », pays de la « délocalisation », ateliers du monde, nouvelles grandes puissances du siècle commencé, personne ne songe plus à assimiler à l’Occident les nouveaux Japons. A la succession d’horizons plus ou moins lointains, à des référents antiques plus ou moins mythiques, à des exotismes plus ou moins colorés mais qui ont inspiré naguère une même pulsion colonisatrice venue d’Occident, voilà donc que se substituent ou s’ajoutent des Orients contemporains qui refont l’histoire. Qu’ils suscitent la crainte, l’admiration ou la stupéfaction, ce ne sont plus ceux des « Orientalistes » de jadis. Le Sud, quant à lui, demeure. Mais il est en partie emporté par cette vague, se confondant avec elle lorsqu’il s’agit du Sud asiatique, investi par l’Orient (le Golfe, la Chine) quand il s’agit de l’Afrique. Celle-ci n’est plus tributaire du seul rapport nord-sud, elle s’inscrit désormais dans un jeu triangulaire.
Les sujets abordés ici ne sont guère de nature géopolitique. Il n’est question que d’espaces urbains. On y voit cependant bien l’incidence du séisme idéologique, économique et technologique – informatique – qui marqua la dernière décennie du siècle passé. De la péninsule du Shandong à la presqu’île du Cap-Vert, un grand frisson passe, refondant ici au moins les épures, là les paysages de fond en comble. Le hasard des sujets laisse de côté les grandes métropoles, traitées ailleurs, mais montre comment une ville de l’Inde méridionale nourrit aujourd’hui des ambitions mondialistes qui menacent de la couper en deux, comment de vieilles villes historiques d’Iran sont saisies d’un démon iconoclaste, comment la capitale syrienne tente de composer avec un puissant désir de renouveau, et comment une ville née du Danube négocie la « libéralisation » d’un héritage communiste.
Aux terrains orientaux répondent des terrains franciliens. A la recherche aussi bien des modèles parisiens que des « gouttes d’Orient » qui parsèment la métropole française, l’équipe Orients Urbains laboure les vieux quartiers, les faubourgs, les banlieues proches ou lointaines. Les configurations sont d’une diversité infinie. Dans un décor qui reste coûte que coûte parisien, dans les habits d’un patrimoine souvent meurtri mais toujours structurant, voire dans des cités « hors-sol » que l’on tente aujourd’hui de raccorder à l’identité des vieilles communes de l’Ile-de-France, l’implantation des populations se revendiquant d’un pays d’émigration est multiforme.
Pour certains groupes, il n’est même pas question d’implantation. Ils sont en transit vers un ailleurs qui se refuse à eux. Migration en panne, qui pose un problème d’accueil encore plus redoutable lorsqu’il s’agit de mineurs, afghans par exemple. A l’opposé de cette présence en suspens, naviguant entre hébergement caritatif et tentes de fortune au bord d’un canal, d’autres populations sont si bien intégrées que le groupe disparaît. Pas question de territoire là non plus, mais un semis d’individus dans le tissu urbain, qui apparaissent à la faveur d’une boutique ou d’une officine. Pas d’affichage « ethnique », mais une manière d’accueillir le client qui en dit aussi long, et qui instille un cosmopolitisme discret, non confiscatoire.
Dans certaines alvéoles de la ville, le cosmopolitisme est plus démonstratif, s’emparant de quartiers entiers au point de leur donner un type où domine non pas un pays d’émigration, mais une région du monde. En situation centrale ou péricentrale, ces alvéoles fonctionnent comme des réceptacles, sans cesse alimentés par une immigration nouvelle et produisant une économie d’échange vivante. A contrario, les lointaines cités restent souvent figées dans une fonction résidentielle assistée, où les générations se superposent en laissant peu de place à la mobilité et au renouvellement du peuplement.
Les « politiques de la ville » appliquées à ces diverses situations oscillent entre reconquête et dispersion, mais toujours par petites touches. L’agglomération francilienne revendique son cosmopolitisme, qui s’exprime largement au plan culturel, mais refuse ou tente de refuser l’enfermement des territoires sur une base ethnique. Cette obsession parisienne, où l’on voudrait marier la sédimentation des siècles et la sédimentation des peuples, est très éloignée des thématiques animant les villes d’Orient. La sédimentation n’est guère de mise dans des contextes nationaux où l’on aborde avec gourmandise une nouvelle ère, soit que l’on sorte d’un totalitarisme fermé, soit que l’on émerge d’un « sous-développement » fataliste, ou les deux à la fois.
L’aspiration partagée, dans ces situations, va clairement à la reconstruction des villes, soit à côté des anciens sites, soit in situ. On voit même des campagnes, en Chine, s’instituer en villes et réaliser en une poignée d’années les mêmes prouesses que les métropoles de rang mondial. Le consensus social pour une telle métamorphose n’est-il qu’apparent ? Le saut dans l’avenir, au mépris des traces et des équilibres du passé, n’est-il pas un pari dangereux ? La marche forcée au modernisme ne risque-t-elle pas de produire des villes tristement duales ? Le traitement réservé aux masses « d’immigrés de l’intérieur » (Chine, Inde) ou aux réfugiés charriés par les conflits régionaux (Iran, Syrie) est-il toujours équitable ? C’est quelques-unes des questions que se posent les jeunes architectes orientaux, doctorants en sciences sociales, à force de se frotter aux réalités parisiennes.
Il est piquant de comparer la substance de cette « initiation » à ce qu’allait chercher dans le Paris de Napoléon III et du baron Haussmann le khédive égyptien Ismaïl Pacha. Il y a appris à refonder sa ville sur les principes les plus modernes du temps. Aujourd’hui, c’est en Orient que se trouve le paradis des architectes, tandis que Paris est devenu un livre ouvert d’histoire et de sociologie urbaine en même temps qu’un laboratoire de cosmopolitisme, un rôle qui jadis était brillamment tenu par des cités orientales.
Ph. Haeringer - EurOrient Avril 2006
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