n°-3 : Iran : Raison d’Etat-Etat des lieux

Point de vue

Il semblerait que la Perse soit caractérisée par un attachement farouche à son identité. Forte d’une civilisation parmi les plus anciennes et de tempérament combatif, elle ne se laisse pas facilement imprégner par une culture venue d’ailleurs. A ce propos, il est attribué au 2ème calife de l’islam, Omar ibn al-khattab, ces paroles amères, à la suite de la difficile conquête de l’empire sassanide : ‘J’aurais souhaité qu’une montagne de feu me sépare de cette Perse !’. Sans doute faisait-il allusion à une résistance acharnée à la conquête arabo-islamique. Ce n’est pas dû à un hasard que l’Iran ait adopté, au cours des temps, une croyance chi’ite, par opposition idéologique à l’establishment de l’islam conventionnel des califes. C’est dans ce contexte que s’est développée une classe cléricale politico-religieuse, les Olémas, tendant à s’opposer à la fois, et au pouvoir politique et à toute hégémonie étrangère. Leurs discours trouvèrent un écho favorable auprès des milieux populaires. C’est à cette école qu’appartient, de nos jours, Ayatollah Khomeiny, partisan d’un islam rebelle et actif, qui tenta de mettre en œuvre et d’exporter les idéaux d’une révolution. Or, deux décennies plus tard, le bilan de cette ‘exportation’ semble peu brillant, et lourd de conséquences à divers niveaux, et une autocritique s’est instaurée au sein même de la classe cléricale dirigeante. Ce bilan s’exprime, en effet, par trois facteurs : 1- Le discours de cet islam chi’ite passe mal dans un univers sunnite conventionnel et nationaliste, par exemple en Irak, au Pakistan ou en Afghanistan, sans parler de la Turquie ottomane, héritière de l’Empire arabe, pivot et centre de gravité du monde musulman, demeurant traditionaliste. Paradoxalement, la révolution iranienne a plutôt provoqué et même consolidé un activisme sunnite dans les pays riverains ou plus éloignés. 2- les litiges entre l’Iran et les grandes puissances, telles que les Etats-Unis, l’Europe, ou l’ex-Union Soviétique perdurent pour diverses raisons financières, idéologique et géopolitiques : l’invasion de l’Afghanistan par la Russie, la présence américaine dans les eaux du Golfe persique, et aussi le gel des biens iraniens en Occident. 3- D’autre part, l’exportation révolutionnaire engage nécessairement des dépenses. Or la principale source de revenus de l’Iran est le pétrole et son prix ne connaît plus son âge d’or. Au cours des ans, la vie économique du pays s’est trouvée dégradée. Si la situation du pays n’est pas catastrophique, du moins son bilan, nécessite-t-il une révision. Il s’agit de reconsidérer, voire de réexaminer les retombées de toute une période. Le système au pouvoir était conscient que le discours révolutionnaires portait atteinte au prestige de l’Etat, en le poussant à l’isolement, c’est-à-dire en l’éloignant de la communauté internationale. C’est dans un esprit autocritique que s’est donc développée une ligne parallèle. Cette ligne, il est vrai, se trouve au sein du clergé, mais elle reste soucieuse d’éviter toute fracture susceptible de porter atteinte à la pyramide de l’Etat, bref, de maintenir le système islamique lui-même. Or, la victoire, au printemps 1997, d’une tendance qualifiée de modérée, portant à la présidence Mohamad Khatami, a non seulement officialisé l’existence d’une faction porteuse d’un discours nouveau, mais elle s’appuie également sur une opinion numériquement considérable. La logique de l’histoire veut qu’une nouvelle génération de l’après-révolution, nourrie certes d’un discours dogmatique, ne soit néanmoins pas prête à payer continuellement le prix de l’isolement : les conséquences des huit années de la 1ère guerre du Golfe persique, les tensions avec les pays riverains, les escarmouches guerrières avec les Etats-Unis, et aussi avec l’Europe. Mais qu’est-ce qui distingue réellement les thèses de chacune des deux tendances ? Fidèles à lui-même, l’Ayatollah Ali Khamenei, chef de file de ligne qualifiée de dure et intransigeante, guide de la révolution islamique, présente une vision dichotomique du monde, au cours de la Conférence islamique de Téhéran, fin 1997 ; il dresse face-à-face l’Occident au sein duquel les Etats-Unis et Israël en particulier en ont pris pour leur grade, et le monde musulman, sans envisager la moindre passerelle. Accusant les Occidentaux d’agressions plurielles contre les pays d’islam, Khamenie a ajouté : ‘L’Occident a aussi visé notre foi et notre spécificité musulmanes et par le biais de la Science, dont tout le monde a besoin, il a exporte sa culture d’athéisme et de mépris de la religion et de la morale. Il ne fait pas de doute, a-t-il ajouté que dans un avenir pas si lointain la civilisation actuelle de l’Occident sera engloutie dans son propre marécage’. En revanche, le Président Khatami qui symbolise, dit-on, le camp de l’ouverture et de la modération estime, à cette même occasion, que : ‘Notre époque est celle de la prépondérance de la culture et de la civilisation occidentales, que nous devons comprendre à tout prix… et, pour qu’une telle compréhension soit possible et utile, nous ne devons pas rester à la surface des choses, mais atteindre les fondements théoriques et les valeurs fondamentales de cette culture. La connaissance de notre propre passé est tout aussi impérative… pour redécouvrir l’essence même de notre identité…Nous ne réussirons à aller de l’avant que si nous avons la capacité d’utiliser les apports scientifiques, technologiques et sociaux de la civilisation occidentale. D’autre part, il plaida pour la réalisation de la société civile islamique’. Dans ce marathon idéologique inter-iranien où l’Etat semble être mené par des rapports de forces aux discours différents, il paraît difficile de distinguer quels sont les propos qui ne sont formulés qu’à l’occasion de certaines circonstances. Donc, par un discours avançant une idée et son contraire, peut-on se risquer à décrire ce qui passe réellement en Iran ? Est-ce une mise en scène ou une distribution de rôles ? Est-il vrai que la révolution soit entrain de pratique une autocritique en plein jour ? Ou bien, tout simplement, le concept de l’Etat l’emporte-t-il sur le débordement de la révolution permanente ? Il est claire que la vague modératrice ne représente aucunement une sorte de contre-révolution et encore moins une opposition active. Ne serait-ce pas plutôt le contraire, afin de barrer la route à une véritable opposition, représentée par un certain nationalisme laïque ou une gauche activiste telle que le mouvement des Moudjahiddins du peuple. Il s’agit, certes, de la nouvelle expérience, d’un certain pluralisme, à l’intérieur même de la pyramide de l’Etat. Le discours portant sur le projet d’ouverture sur le monde ne consiste donc pas à tourner la page de la révolution, mais plutôt de cesser d’exporter le bagage idéologique qui, finalement porte non seulement préjudice au développement économique interne, mais aussi coupe ce grand pays qu’est l’Iran de son environnement voire même du monde. Sommes-nous face à un compromis tacite où le dialogue l’emporterait sur le monologue dogmatique ? Ce qui ne signifie pas pour autant la disparition de la thèse idéologique. Elle demeurera, semble-t-il au sein du début, entre les deux factions qui côtoient, discutent et se disputent l’autorité dans le cadre d’une coexistence. Ce phénomène de discours multiples, animés par la presse, ouvre sans doute la voie à l’instauration d’un pluralisme d’opinions, certes surveillé. Or, qui peut garantir qu’il n’y ait pas un éventuel débordement ? Car, la démocratie est avant tout une institution structurée à partir d’un esprit et d’une culture fondée sur un processus antérieur mûrement développé au cours des temps. Il convient donc de relativiser l’ampleur d’une polémique initiée à partir de deux groupes qui, en fait, appartiennent à la même, école religieuse. En clair, cette divergence ne se pose pas entre cléricaux et laïcs, comme ce fut le cas lors de la Révolution française de 1789, ni entre civils et militaire, phénomène bien connu dans les pays du tiers-monde et encore moins entre une droite conservatrice et une gauche radicalement progressiste. En effet, la plus haute sphère de l’Eta, qualifiée de conservatisme, se trouve consolidée par des rapports de forces influents dans les rouages de l’Etat, et se réserve un droit de regard sur le mécanisme de la politique étrangère. Dans de telles conditions, comment d’autre camp, incarnant la modération, pourrait-il envisager un quelconque défi ou une rébellion à l’encontre de cette sphère suprême ? En bref, il est probablement trop tôt pour porter un jugement assez clair sur ce qui semble une étape de transition, par le biais des retombées de quelques échéances électorales passées ou futures et pour déterminer le sort de l’Iran, Mais l’histoire ne nous a-t-elle pas appris qu’elle est porteuse de surprises ?
EurOrient- Paris-septembre 19989

Sommaire

Hors thèmes


Page précédente Page suivante