La conception de l'Islam dans l'esprit maghrébin est-elle identique à celle de l'Orient ? Il semble peut-être audacieux de poser une telle question, mais il existerait une différence réelle dans la compréhension de la religion, au moins sur deux points essentiels : le sécularisme ou laïcisme et l'arabisme.
En Orient, le premier concept faisait partie des divers facteurs de la modernisation. Si certains lancent l'idée selon laquelle il aurait eu pour but de favoriser l'assimilation des minorités arabes non musulmanes, ce qui est partiellement vrai, comment alors interpréter ce sécularisme dans d'autres pays musulmans non arabes tels que la Turquie et l'Iran du XIXe et XXe siècles?
Quant à l'arabisme du Machrek qui se rapproche d'un certain nationalisme arabe, et qui se distingue de la religion en tant que foi et croyance, ne trouve guère son équivalent au Maghreb. Est-ce en fonction d'une présence berbère qui marqua l'histoire de cette région de l'Afrique du Nord, comme on veut le laisser entendre? Or, cette trace berbère, à peine notable au Maroc, assez forte en Algérie et presque inexistante en Tunisie, mérite d'être relativisée.
C'est dans ce contexte de la polémique autour du laïcisme que le roi Hassen II du Maroc estimait que l'Islam était incompatible avec toute forme de laïcité, sinon, que le jour où les musulmans ainsi que les Juifs l'admettraient "on serait fichus." !
Quant à Bourguiba, le Tunisien, fondateur de la République indépendante, il s'est présenté en tant que laïc farouche, probablement à l'image du Turc Mustapha Kemal . Néanmoins, dans la Constitution du pays, parue en 1959, il mentionnait dans l'Avant-propos que le peuple est attaché à l'Islam et dans l'article 1 de la première partie, que l'Islam est la religion de l'État.
Pour l'Algérien Malek Bennabi tout progrès ou renaissance passe par l'identité islamique.
Néanmoins, cette particularité de l'Islam, ou du moins de la conception de l'Islam où la croyance religieuse et la culture (y compris l'arabité), sont indissociables, nous conduit à poser plusieurs questions :
- Est-il concevable d'attribuer ce mode de pensée à la seule hégémonie française ? Car s'il s'agissait d'une forme d'autodéfense face à une domination étrangère, celle-ci n'a pas été réservée à cette seule zone du monde musulman. Si, a contrario, la culture française, par sa forte présence, a influencé l'esprit maghrébin, comment n'a-t-il pas admis cette laïcité, faisant partie de cette culture marquante ?
- Dans cette Afrique du Nord, il convient de reconnaître une présence culturelle pré-islamique sans doute faible, car comment expliquer alors la conversion à l'Islam de la quasi totalité des populations ? Ou mieux, selon la formule de l'universitaire marocain Jabéri, l'Islam y aurait pratiqué la méthode de la "table rase", concernant cette conversion. Dans les quatre coins du monde, les options de l'Islam ne varient pas : soit embrasser cette nouvelle religion, soit garder ses anciennes croyances. Or, l'islamisation fut généralisée.
S'agirait-il, prétendons-nous, d'une fragilité de l'infrastructure culturelle, laissant la culture d'autrui l'emporter ? Et même, cela semblant paradoxal, comment la remarquable influence de la francophonie est-elle entrée en compétition avec la langue nationale qui est l'arabe, perturbant l'esprit de plusieurs générations.
A ce propos, une autre réflexion s'impose : si au Maghreb, l'Islam tant théologique que culturel est fort, ceci a été au détriment du concept du nationalisme arabe, du moins tel qu'il a été compris et adopté au Machrek, ou même tel que le nationalisme moderne non arabe a été instauré (en Turquie ou en Iran par exemple). La valeur de l'arabisme est une vérité, au Maghreb, certes mais dans la mesure où il s'identifie à l'Islam, et à l'Islam conventionnel tout particulièrement à tous les niveaux.
Donc, au-delà d'une présence culturelle pré-islamique et au-delà d'un fait colonial, il est à remarquer que l'Islam est demeuré, dans cette région du monde arabe, la culture populaire, dominante à tous les niveaux.
Ceci dit, ce qui attire l'attention c'est que, même à son apogée, dans les années 50, le courant nationaliste arabe au Machrek était inhérent aux mouvements de libération. Or à la même période, les pays du Maghreb menaient leur bataille pour l'indépendance tout en gardant un particularisme relatif concernant le nationalisme arabe .
Bien que l'interaction, entre les deux rives arabes de la Méditerranée, ait été très forte, le concept oriental du nationalisme arabe n'a guère pu avoir d'écho auprès des conceptions qu'en avaient les Maghrébins.
Ce nationalisme arabe, il est vrai, tel qu'il fut divulgué au Machrek est resté hypothétique, dans un état embryonnaire. Car, à l'évidence, il n'y a pas de nationalisme sans nation et encore moins de nation sans État-nation.
Quant au laïcisme de ce même Orient, il a servit à son tour de moyen de répression contre des groupes politiques, parmi eux, et surtout les salafites conservateurs intransigeants. Il s'agissait, semble-t-il, d'un combat entre le progrès et la régression, c'est-à-dire de réduire le domaine du laïcisme à un échange entre un État autoritaire et ses adversaires ou du moins une partie de ses adversaires.
Si ce Maghreb, en raison de sa conception spécifique de l'Islam qui outre une religion, est une culture, un nationalisme, et une identité, a écarté le concept d'un nationalisme laïcisé, il n'en a pas pour autant évité les paradoxes relatifs à cette identité.
EurOrient
Paris-Février 1999
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