Au sein des pays arabes, le problème que nous voudrions aborder à travers ce numéro spécial de la revue est lié à la crise de la représentation en général(du passé, des idées, de soi) et aux grandes difficultés à formuler des projets architecturale et urbaine. Ceci renvoie bien évidemment aux relations discordantes, et plus particulièrement à l’affaiblissement de la pratique architecturale comme expression des valeurs, des idées et des idéaux collectifs.
Dans un tel contexte, l’espace public et la question du patrimoine architecturale et urbain sont pour nous deux des facettes de la « crise d’identité » qui frappent ces sociétés, sur le plan de la forme et du sens. L’appel aux idéologies de l’époque, les techniques exogènes plus adaptées aux visées politiques qu’à un véritable projet de la société, la réponse aux besoins urgents en matière de logements et d’équipements et, d’une manière générale, le souci de production de l’espace à des fins utilitaires, ont appauvri les savoir-faire et les traductions. Au service d’une idéologie et d’une mémoire nationales ou nationalisées, ces techniques modernistes de représentation semblent avoir ôté toute portée symbolique réelle au projet de la ville et du paysage.
Afin d’adopter une position véritablement critique face à ces pratiques de production, mais aussi face à l’enseignement et à la recherche, et de réfléchir à la mise sur pied d’un projet de ré-enracinement dans la ville, le choix d’une approche interprétative de l’histoire architecturale et urbaine nous paraît indispensable. Il s’agirait ainsi d’appréhender la ville comme lieu de savoir pour y rechercher la logique du geste bâti, à travers l’interprétation des sens possibles de son histoire et de ses représentations sélectives.
Appuyée sur l’analyse historiographique et anthropologique des phénomènes urbains, dégagée autant que possible des schèmes de pensée rationaliste et déterministe dont nous avons hérité, cette approche nous permettrait d’examiner les faits en tant que manifestations concrètes d’idéologies et de valeurs et de croyances précises. Ainsi pour nous, c’est à travers l’étude interprétative des lieux et de leurs images que nous pouvons explorer à nouveau la notion de la représentation collective, dans ses rapports intimes avec la mémoire, la forme urbaine (comme trace bâtie de cette mémoire) et l’idéologie (comme réduction mnésique, contrôle de cette forme).
Dans notre discipline architecturale, la question du patrimoine problématise les rapports dialectiques de la mémoire et de l’oubli et démontre bien que l’architecture traditionnelle, expression d’un savoir-faire issu de la codification collective, représente la mémoire collective et agit en tant que telle.
En Europe, avec Brunelleschi puis Alberti, les modèles idéaux de la ville se renouvellent entièrement. La restructuration brunelleschienne de la ville en vue d’un espace absolu, a-historique, trouve sa théorisation dans le de Aedificatoria du second. La cité y est décrite comme un organisme temporal produit essentiellement par la diversité des hommes, hors de la mimesis divine du Moyen âge jugée désormais suspecte. De ce nouveau contenu conceptuel naît l’architecture d’invention qui correspond à une perte de la codification collective contenue dans les règles et les modèles de l’architecture basée sur l’imitation comme mimesis. Par l’introduction des notions modernes de choix et de liberté, cette période inaugure la crise de la ville et de notre profession, caractérisée aujourd’hui par la fragmentation de la première et la gratuité des jeux formels auxquelles la seconde se livre en général. Ce sont ces phénomènes qui été exportés d’une manière ou d’une autre aux villes du Sud et à leurs centres anciens….
L’enjeu de cette réflexion collective est donc, à travers la lecture critique de l’objet patrimonial bâti et non-bâti dont la forme correspond à l’écriture d’un savoir spécifique, l’architecture –et du discours qu’il suscite, de développer une position critique à l’égard de productions étroitement liées à un contexte social, politique et idéologique précis, tout en questionnant la notion de représentation et celle (sous-jacente) de narcissisme collectif.
Ce projet critique a pour objectif de poser quelques jalons d’une réflexion comparative entre des cultures de
la mémoire dans la ville et l’architecture, des notions du patrimoine architecturale et urbain.
Il voudrait contribuer du mieux connaître quelques-uns de leurs fondements (philosophiques,
religieux, culturels et idéologiques), certains aspects appartenant à leurs rationalités, leurs mythologies et
leurs fantasmagories.
EurOrient
Paris, juin 2001.
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