C’est une gageure que tenter de tracer quelques lignes simples sur des situations complexes qui ont suscité une énorme production d’ouvrages et d’articles : 2786 titres contenant le mot « Israël » ; 313, le mot « Palestine » sur l’ordinateur de la bibliothèque de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, en juin 2004. Les textes quand ils sont publiés sont longs, riches d’une infinité de détails, précédés d’autres, fruits de longues heures de débat et de multiples rencontres. Ils s’insèrent dans un contexte qu’il est bon de préciser. Leur exploitation est périlleuse en raison des difficultés inhérentes à la traduction - les originaux sont en général en anglais – des codes employés, des visions divergentes, des effets attendus, des oublis ou des lacunes généralement délibérés ; elle crée aussi la lassitude : les répétitions, plus courantes que les innovations, forgent une réalité ; le rôle primordial de la stratégie israélo-américaine, dessiné du temps de la guerre froide, amplifié, assimilé, défini clairement depuis la décennie 70, est constamment mis en évidence. C’est aussi un défi : mettre en scène une situation qui engendre non la paix, mais la guerre avec son cortège de morts, de mutilations, de souffrances. La traduction de quelques extraits du magistral ouvrage de William Quandt, Peace Process , publié en 1993, en particulier de l’introduction, chef d’œuvre de clarté et de cynisme, peut donner le ton. « Au milieu des années 70, l’expression « peace process » - processus de paix – commence à être largement employée pour traduire les efforts consentis par les Etats-Unis pour aboutir à une paix négociée entre Israël et ses voisins arabes. L’expression tint bon et depuis elle a servi à désigner l’approche progressive, liée à la démarche des « petits pas », pour résoudre un des conflits les plus délicats du monde contemporain. Dans les années qui ont suivi 1967, l’accent est passé à Washington du déchiffrage des composantes de la paix au processus pour l’atteindre. Ce parti-pris pour la procédure, qui semble souvent caractériser la diplomatie américaine, traduit l’aspect pragmatique, voire légaliste, de la culture politique du pays ; les procédures prêtent moins à la controverse que le fond, peuvent plus aisément conduire à des compromis et sont plus faciles à manier pour les politiciens. Une bonne part de la théorie constitutionnelle Outre-Atlantique se concentre sur le comment dans la solution des problèmes ; le processus l’emporte sur le fond. Chaque fois qu’un progrès a été fait sur le chemin de la paix israélo-arabe par la médiation des Etats-Unis, il y a toujours eu association du fond et de la forme. Les Etats-Unis ont fourni à la fois la trajectoire à suivre et la machine. Au mieux, voilà ce qu’est le peace process. Au pire, à peine plus qu’un slogan qui marque la fuite du temps. » La suite en éclaire le contexte. La scène est dressée pour ce processus de paix par la guerre des Six-Jours. Jusqu’à cette date, le conflit entre Israéliens et Arabes semblait au point mort […]. Les problèmes à débattre étaient ceux restés sans solution depuis les accords d’armistice de 1949. Ces derniers étaient alors considérés comme une étape en direction des négociations finales. Mais ces problèmes à débattre étaient trop complexes pour les divers efforts de médiation tentés, et, vers le milieu des années 50, la guerre froide et la rivalité Moscou-Washington firent passer la question au second plan[…]. Sur la plupart des problèmes importants, les politiciens opèrent dans un environnement aléatoire et complexe, abordant un avenir inconnu avec une connaissance superficielle du présent comme du passé ; ils doivent user de lignes directrices et de simplifications tirées de leur propre expérience, des « leçons de l’histoire » ou d’un consensus obtenu entre collaborateurs. Le résultat donne souvent un style de décision prudent qui n’engendre que de modestes changements par rapport à la politique menée jusqu’alors. Parfois cependant, adviennent de brusques changements. Prendre une décision consiste rarement à trancher entre le bien et le mal. Au lieu de cela, l’angoisse, le défi, consistent à trancher entre des arguments également convaincants sur le moyen d’atteindre les buts poursuivis. Ainsi la plupart des présidents et de leurs conseillers ont placé très haut l’instauration de la paix au Moyen-Orient. Mais ceci n’est pas aisément traduisible en politique. Diverses alternatives entrent en concurrence. Si l’Etat d’Israël se sent assez en sécurité pour faire les concessions nécessaires, pour gagner l’adhésion des Arabes, il doit continuer à recevoir une forte aide militaire et économique de la part des Etats-Unis, ou bien si cet Etat se sent trop fort et assuré de lui-même, il n’éprouvera pas le besoin de changer le statu quo […] » Le PP a pour objectif de faire reconnaître prioritairement le droit à l’existence et à la sécurité d’Israël, et par là de transformer les rapports au Moyen-Orient. Cette existence est-elle compatible avec celle de l’Etat palestinien ? Edward Saïd a pu pendant ses périodes d’engagement et de critique - 1970-2003 – saisir combien il était difficile de rendre justice aux Palestiniens et d’engager une solution du conflit. En 1978, il écrivait dans son ouvrage non traduit The Question of Palestine : les Etats-Unis sont si présents qu’ils « apparaissent comme une institution garantie par des accords internationaux signés, scellés à Washington et sur les collines du Maryland aussi loin que possible…des plaines et des orangers de Palestine, des hauteurs du Golan ». Pour les Américains « la presse, les experts, l’intelligentsia et surtout les journalistes officiels ont parlé du Moyen-Orient comme d’un spectacle qui peut émouvoir ». Citant Saunders, il note : « La réduction du niveau des conflits doit s’opérer non par la solution des problèmes dont le conflit et la conséquence mais par la seule présence des Etats-Unis. » Et cette présence est constamment assurée.