Cet ouvrage est le troisième d’une collection, L’Islam en débats, dont l’objet est de dresser le bilan actuel des questions qui font problème, en faisant appel à des spécialistes qui dressent l’état de connaissance scientifique et historiographique sur le sujet et acceptent de le formuler dans un langage pouvant atteindre un large public.
L’auteur, professeur d’histoire islamique médiévale à l’Université du Michigan – Ann Arbor – est conscient de la difficulté de la tentative malgré sa familiarité avec le thème retenu.
Les origines du jihad – les sources citées sont anglaises, françaises et allemandes – sont à replacer dans une suite d’événements couvrant une vaste étendue de l’histoire de l’islam. Les adeptes actuels sont-ils fidèles à cette tradition ou s’en écartent-ils ? La réponse, après un essai de définition – jihad = effort, souvent suivi de combat pour Dieu – s’échelonne sur huit chapitres, prolongés par des orientations bibliographiques, qui suivent une trame historique avec des arrêts pour réfléchir sur le martyre, les apports externes, le rôle des érudits.
Le Coran est la source la plus importante, mais non unique, de la notion de jihad.
L’étude du contexte,
notamment l’Arabie préislamique, doit être prise en compte. L’inspiration est aussi à chercher dans les hadiths
et autres récits, dans les formes de la progression de la conquête musulmane, guerres, installations dans les villes,
extraordinaires transformations sociales induites ; malgré leur dispersion, les sociétés isolées les unes des autres
par de vastes espaces ont acquis des caractères communs en particulier grâce aux érudits religieux exerçant d’ailleurs des fonctions diverses.
Le jihad, lieu identitaire notamment, a donc une pluralité d’origines. L’islam a transformé ses premiers adeptes par son message spirituel et moral et simultanément par le combat mené au nom de ce message.
L’auteur cherche à esquisser une trajectoire du jihad dans l’histoire politique et militaire de l’islam jusqu’ à l’ère moderne, théorie et expériences étant malaisées à dissocier. Certains épisodes sont bien éclairés. La notion de jihad semble se définir avec les Abbassides au VIIIème siècle ; le thème est introduit par les poètes dans les panégyriques : insistance est portée sur la participation du calife à la guerre, à l’effort fourni, sur la nature surérogatoire de celui-ci. C’est un outil idéologique qui murit comme un terrain vivement contesté par plusieurs groupes. La guerre est menée selon des principes et des normes établis par les docteurs en droit.
Après l’éclatement du califat abbasside et l’émergence de nombreux états dynastiques mais dépendants, le jihad joue un rôle au sein des sociétés. En Afrique du Nord, au Xème siècle, les Fatimides y ont recours. Au XIIème siècle des ouvrages remarquables sont produits sur ce thème ; selon un juriste syrien renommé, le problème est d’ordre politique ; la solution, c’est « le Grand jihad » ; il faut combattre ses instincts les plus bas et ainsi espérer, c’est le temps des Croisades, reconstituer ses propres forces et, par là, restaurer la domination politique ; pour ce, il est nécessaire de mobiliser les érudits en armes et faire accéder au pouvoir les « Ghazi califes ».
La Contre-Croisade a donné naissance à un « renouveau sunnite » qui combine l’idéologie du jihad avec une attitude de rigueur à l’égard des musulmans classés comme non orthodoxes. Au XIVème siècle une nouvelle interprétation est formulée par le célèbre Ibn Taymiyya, en son temps même controversé, du combat contre les ennemis de l’extérieur, Croisés ou Mongols, interpréation qui refait surface au XXème siècle. Au XIX siècle au temps de la colonisation, en Algérie comme en Asie Centrale, le jihad apparaît comme un mode de guerre défensif. Le rôle croissant de l’Etat à l’époque contemporaine suscite de nouvelles interprétations : le combat devient offensif, international, mondial, et peut engendrer une aversion quasi gnostique contre le monde même et une violence terroriste pratiquée.
La conclusion replace le sujet dans la Grande tradition musulmane, depuis sa naissance en lutte contre des adversaires externes et contre elle-même, héritage commun à tous les monothéismes. La réciprocité et la solidarité sont les principes porteurs de l’économie coranique. L’islam des commencements a néanmoins mis un accent différent sur la notion de martyr et de lutte en les associant avec les combats et la guerre ; les origines du jihad sont considérées comme une pratique sociale articulée autant que comme un corps de doctrines.
Le jihad, mode de liaison entre des sociétés dispersées, vit en tension permanente entre violence et générosité.
Les jihadistes d’aujourd’hui sont-ils les héritiers directs de ceux d’hier ? La réponse est en partie négative. Les règles classiques ne sont pas appliquées : interdiction du massacre délibéré des non combattants, notamment femmes et enfants, condamnation du suicide. Le but n’est ni la conquête ni l’édification d’un Etat. L’intérêt pour l’histoire lointaine est faible, sauf en ce qui concerne Mahomet et la période médinoise. Rien ici n’est étonnant après deux siècles de bouleversements sociaux.
Pour conclure sur une note d’espoir, l’ouvrage se termine par ces lignes. « …la Médine du prophère et le Coran nous enseignent aussi une leçon de paix, ou plus précisément de paix sociale, qu’il est possible d’atteindre par la pratique de la générosité. Si ces deux éléments, de générosité et de violence, de paix et de guerre, sont en tension l’un avec l’autre dans l’islam, alors cette tension est permanente…[mais] on a souvent, par le passé, pu parvenir à un équilibre entre les deux éléments ».
Le passé éclaire-t-il le présent ? Ce n’est pas sûr.
Monique Jouffroy.