Malgré la diversité apparente des régimes politiques dans le monde arabe musulman, il est possible de dégager quelques remarques constantes.
C’est à ce travail délicat que se livrent douze chercheurs, anthropologues pour la majorité, de nationalités diverses, rattachés à de grands centres d’études. L’ouvrage, qui porte en sous-titre « Figures de la parenté et du politique dans le monde arabe », est le résultat de deux rencontres à la Maison française d’Oxford en 1997 et 1999.
Malgré la forte individualité des figures de l’autorité, les liens de parenté, de mariage, les appartenances tribales conditionnent l’origine et la transmission du pouvoir.
Les auteurs tentent d’offrir de nouvelles clefs de lecture en choisissant quelques événements politiques importants, sujets à comparaison et rapprochement. Cette démarche s’appuie sur une large mobilisation interdisciplinaire, des années d’enquête de terrain ; elle s’inscrit dans la longue durée. Elle cherche à dégager les traits spécifiques d’une aire culturelle par la considération de trois univers : parenté, identité, politique, repensés comme forces susceptibles de s’articuler.
Les trente-cinq pages denses des préfaces et introduction sont suivies de onze chapitres groupés en deux parties :1)- parenté, généalogie, pouvoir.2)- tribus, maisons, états.
Elles dégagent quelques grandes lignes. Ainsi les règles structurelles antérieures à l’islam ont été parfois transformées et intégrées à sa propre conception du pouvoir ; l’homme dirige le groupe domestique, la masculinité est prédominante, la sœur reste, même après le mariage, sous la responsabilité morale des frères et contribue à fonder leur honneur.
La première partie est riche de cinq contributions :
1. Filiations prophétiques. Réflexions sur la personne de Muhammad : le prophète mourut sans fils survivant. Est ici proposée une lecture en amont de la construction symbolique de la personne du prophète, source de Lumière.
2. Le don précieux de la généalogie : celle-ci n’est pas succession linéaire mais émanation d’un processus social plus vaste ; les exemples à l’appui sont pris en Indonésie et Malaisie.
3. Imposture et transmission généalogique : une contestation du sharifisme. Selon ce courant, de grande ampleur dans l’histoire du Maroc, le prestige est fondé sur la référence au mythe des origines arabes sharifiennes, ascendance prophétique, mythe qui est invoqué pour assurer la prépondérance d’un groupe dans un contexte d’antagonismes ethniques et de conflits sociaux. Sont opposés ceux qui privilégient la valeur de l’homme. Mérite hérité en face du mérite acquis.
4. La généalogie chez les Kunta (Mauritanie) au 18ème siècle : ascendante ou descendante, elle demeure une « prédiction créative », un instrument pour faire advenir autour d’une lignée « élue » l’unité (éclatée) de la tribu.
5. Dwala. La politique au miroir de la généalogie : dwala, « tour du sort » pour certains ; mot qui autorise quelque sept traductions, prête à une étude sémantique et diachronique, éclaire les théories politiques et leurs formes messianiques.
La seconde partie présente six cas :
1. Tentes et campements. Peut-on parler de dynasties émirales au Sahara occidental ? : décrit la complexité des enjeux politiques, tribaux, cadres de pratiques de compétition. Une étude minutieuse aboutit à renouveler les approches, remet en question le rôle faussement déterminant de la filiation, souligne l’articulation des valeurs masculines et féminines, réévalue le rôle historique des individus.
2. Colonialistes, communistes et féodaux : rhétoriques de l’ordre au Sud-Yémen : modèle unique, il est depuis deux millénaires un pays de tribus en majorité sédentaires, ce qui n’exclut pas de nombreuses mutations liées à des apports extérieurs. Ici tribus et dwala sont conceptuellement distinctes dans les représentations locales. Le statut des tribus est différencié. Ce mode d’organisation n’a pas disparu, il s’est estompé ; l’autonomie des groupes familiaux survit ; certains préfèrent le terme de régionalisme.
3. L’Etat face aux razzias de ses anciens nomades dans le Sahara tunisien : sédentarisation et détribalisation ; malgré les effets de la colonisation, les signes de l’appartenance tribale n’ont pas disparu.
4. Permanences et évolution du modèle tribal chez les pasteurs Ahamda du Soudan arabe : la tribu survit en s’adaptant, recomposant des généalogies.
5. La « maison » de Saddam Husayn : un chercheur israélien a tenté d’en décrire la construction. Inscrit dans un milieu tribal, ce pouvoir s’est édifié en utilisant l’ensemble des relations disponibles ; il use d’abord des liens matrimoniaux – par l’oncle maternel devenu beau-père ; ainsi les aïeux entrent, héros ou martyrs, dans l’épopée nationaliste ; à partir des année 80 la famille – côté paternel – sort de l’ombre : le « père » du pays peut parler d’autorité. Il est au centre d’un réseau d’alliances familiales complexe et contradictoire, étale, en constant réaménagement. Préséances politique et parentale vont de pair.
6. Une politique de « maisons » dans la Jordanie des tribus : réflexion sur l’honneur, la famille et la nation dans le royaume hashémite : cette « souveraineté dynastique » est l’occasion de comprendre un univers culturel difficile à concevoir à une époque où tend à dominer une dépendance intellectuelle à l’égard des catégories nationales et internationales. Les sociétés musulmanes arabes notamment se distinguent par le rôle que jouent famille, parenté, tribu dans l’Etat moderne. Ces manifestations complexes de politiques domestiques engendrent des innovations, comme ici le pouvoir hashémite.
Une lecture attentive de ces doctes chapitres permet une approche de phénomènes socio-politiques, anciens ou actuels, dans une aire proche et mal connue.
Chacun des chapitres est suivi de références bibliographiques, et l’ouvrage, de deux index, l’un conceptuel, l’autre des noms propres.
Monique Jouffroy