Revoir Kaboul est le récit de voyage d’un couple d’ethnologues et une remarquable synthèse de leurs journaux de terrain. Ceux-ci, rédigés jour après jour entre 1972 et 2002, deviennent la base essentielle de ce livre, couvrant deux période distinctes, presque opposées, celle d’avant et celle d’après le coup d’Etat d’avril 1978. Il nous amène au cœur d’un des pays les plus touchés par la guerre depuis quelques décennies, pour saisir la situation actuelle, où la guerre contre les talibans continue et l’incertitude demeure.
Enseignant à l’Université de Neuchâtel en Suisse, ce couple d’ethnologues parcourt depuis 40 ans l’Afghanistan et l’Iran, sur lesquels chacun a écrit une thèse. Pierre Centlivres a consacré sa thèse à « Un bazar d’Asie Centrale. Forme et organisation du bazar de Tashgurghan, Afghanistan ». Sa femme a écrit la sienne sur « Une communauté de potiers en Iran ». Ensembles ou seuls, ils ont publié de nombreux ouvrages sur l’Afghanistan. On a donc affaire à des connaisseurs de terrain. Leurs études portent essentiellement sur la diversité des populations afghanes et sur le problème de l’identité, qui se pose aux populations exilées en Iran et au Pakistan.
Le déroulement de leur récit privilégie les lieux plutôt que la chronologie et s’intéresse à la topographie : Chitral, Peshawar, Islamabad et Karachi. Ils y ont rencontré des familles, qu’ils ont suivies dans diverses circonstances difficiles. Ils sont retournés sur les lieux de leurs premières missions de terrain afin de recueillir des éléments complémentaires sur leur sujet d’étude, qui leur permettent de voir l’évolution socio-politique, économique et culturelle de ce pays.
Leur pratique de l’ethnologie se distingue certainement de celle qui nous apporte toujours un regard exotique et pittoresque : « Les ethnologues que nous sommes sont soucieux de n’être pas confondus avec des journalistes pressés et de se distinguer des voyageurs espions aux ténébreux projets, pratiquant la dissimulation par métier. Nous n’avons pas de grandes visées secrètes. Nos projets à nous impliquent une insertion, non un travestissement. Nous avons toujours laissé les artisans, les commerçants, les agriculteurs, les chefs de village d’abord poser leurs questions sur notre mode de vie
Ce qui nous légitime et nous permet encore d’aller plus loin dans notre interrogation. Jamais en Suisse, nous n’oserions demander à quelqu’un d’emblée combien il gagne, mais cela ne gêne pas les Afghans. Notre travail de recherche est fort éloigné d’une enquête policière. C’est nous qui dépendons de nos informateurs quand nous ne sommes pas choisis par eux. À tout moment ils peuvent cesser de l’être par lassitude et nous laisser en plan ? C’est nous qui sommes l’objet de leur curiosité et bien souvent leurs questions précèdent les nôtres et les égalent en acuité. »
Illustré de photographies de temps en temps, ce livre montre d’ailleurs une autre méthode de recherche ethnologique à travers laquelle on découvre les coutumes d’un peuple.
Un récit de voyage savoureux qui nous permet avec un peu de recul sur le passé de comprendre la transformation d’une société en république, en passant par un régime communiste, contre lequel se sont levées les différentes ethnies avec l’aide des Américains, puis par le régime des Talibans, qui poussa des milliers de gens à prendre le chemin d’exil.
En somme une oeuvre de synthèse de différentes rencontres avec la
population afghane et aussi une analyse sur un pays qui est à la une de
l’actualité.
Ata Ayati