L’ouvrage de Thierry Coville, Iran : la révolution invisible, démêle avec pragmatisme et objectivité l’écheveau de la situation iranienne et bat en brèche les idées reçues sur ce pays-clef, mis au ban des nations depuis la révolution de 1979.
Ancien allocataire de l’Institut Français de Recherche en Iran (IFRI), professeur à l’école Negocia et collaborateur de nombreuses revues sur le dossier iranien, Thierry Coville aborde sans tabous les multiples paradoxes et soubresauts qui animent la société et la vie politique iraniennes. Il tente aussi, avec succès, de détecter les failles et les points d’ancrage de la nation iranienne, soumise à des évolutions rapides et à de fortes tensions. Enfin, il se livre à une analyse prospective de la situation politique et diplomatique à l’aune du dossier nucléaire et des enjeux intérieurs, notamment économiques et sociaux.
Divisé en neuf chapitres, l’ouvrage de Thierry Coville passe au crible la plupart des thèmes touchant l’Iran contemporain.
Cette synthèse exhaustive et lucide s’ouvre, dès le premier volet, sur une remise en perspective historique des grands évènements ayant forgé l’Iran au cours du XXème siècle, depuis la révolution constitutionnelle de 1906 jusqu’à celle de 1979. Nul ne peut, en effet, saisir la réalité immédiate de l’Iran, ni même sonder l’âme iranienne, sans un retour sur l’Histoire et les multiples tentatives de l’Iran pour s’affranchir de la tutelle des grandes puissances.
Le nationalisme, second thème mis en exergue par l’auteur, constitue en effet un puissant ferment de cohésion et s’ancre tant dans le chiisme que dans la perception d’un passé glorieux et mythifié. A ce titre, la révolution de 1979 apparaît moins comme une insurrection strictement religieuse que comme la quête d’une identité malmenée par l’occidentalisation à marche forcée menée par Mohammed Reza et la perte des repères traditionnels de la société. Elle s’inscrit aussi dans un anti-impérialisme virulent (« Ni Est, ni Ouest »), et dans la revanche des affronts subis en 1941 (destitution de Reza Pahlavi) et surtout en 1953 (coup d’Etat mené contre le docteur Mossadegh avec l’aide de la CIA). Thierry Coville montre aussi comment les discours panislamistes et teintés d’universalisme marxiste ont fait long feu (au moins dans la pratique) face à la menace irakienne dès 1980. Les nouvelles autorités du régime islamique ont convoqué, à rebours de la phraséologie en vigueur, les mânes du nationalisme pour faire front à l’invasion unilatérale des troupes de Saddam Hussein.
Dans le chapitre suivant, l’auteur constate la faillite de l’islamisation de la vie politique et sociale iranienne, en dépit des efforts déployés par le régime pour juguler l’opposition et instaurer un nouvel ordre moral. Le discours officiel se heurte aux réalités d’une société ayant profité de la révolution pour s’émanciper et poursuivre sa modernisation. Par ailleurs, la Constitution même de la République islamique, en partie inspirée par celle de la Vème république, consacre la primauté du politique sur le religieux et s’appuie simultanément sur les légitimités démocratique et religieuse. Ce paradoxe originel aboutit à un double discours, l’un purement idéologique, proclamant les idéaux irréfragables de la révolution, et le second, plus pragmatique, s’accordant avec les réalités de la société iranienne.
Thierry Coville décrypte ensuite, avec clarté, les grandes forces politiques qui animent un débat loin d’être monolithique et univoque.
Il tire aussi un bilan lucide et en demi-teinte de la période réformatrice, de ses succès limités et surtout de son incapacité à mettre en œuvre son programme. Mais l’auteur s’intéresse également aux mutations institutionnelles internes et à la capacité d’adaptation du régime face aux crises et aux chocs de différente nature.
Dans son cinquième volet, Thierry Coville examine les lignes de fracture et les permanences d’une société iranienne en pleine mutation. La révolution, tout en proclamant un retour aux valeurs morales traditionnelles, a accéléré la modernisation de la population. L’instauration de discriminations négatives imposées aux femmes les a, in fine, poussées à investir le champ de l’éducation, puis celui du monde du travail. De même, la jeunesse, bénéficiant d’un niveau d’éducation croissant, s’est progressivement affranchie d’un cadre familial souvent étouffant, traduisant ainsi la mue d’une société communautaire et patriarcale en société plus individualiste. Privée de libertés politiques, la société s’est constituée en espace public autonome, lui permettant, par le biais d’organismes associatifs, de participer aux évolutions de la nation. Toutefois, Thierry Coville souligne les risques d’un décalage croissant entre les aspirations profondes d’une communauté en pleine ébullition et l’immobilisme d’un régime, soucieux de conserver son pouvoir et inquiet des conséquences imprévisibles d’une ouverture, même limitée, du champ politique.
L’auteur se penche ensuite sur l’économie iranienne, toujours sous perfusion des revenus pétroliers.
Si la rente énergétique a soutenu le développement des infrastructures publiques, elle a surtout favorisé l’économie marchande, au détriment du développement d’un outil de production compétitif, capable d’offrir, à terme, une alternative au tarissement des hydrocarbures. Thierry Coville analyse les effets pervers de la manne pétrolière sur le système financier iranien, la politique budgétaire gouvernementale et l’affaiblissement du lien entre l’Etat et le citoyen, exonéré de toute charge fiscale. Toutefois, l’économiste souligne la résistance et la capacité du système à absorber des chocs violents, comme le conflit avec l’Irak ou la révolution elle-même. Mais cette résilience, due essentiellement à la solidité du tissu social, ne pourrait pas résister à la dégradation du lien social et à l’absence de perspectives offertes aux jeunes classes diplômées débouchant sur un marché de l’emploi totalement saturé.
Au cours des deux volets suivants, Thierry Coville examine les paradoxes de la politique étrangère de l’Iran sous le régime islamiste. A rebours des clichés propagés à des fins bellicistes, l’Iran a bel et bien tourné la page des idéaux révolutionnaires dès la fin des années 80 avec l’arrivée au pouvoir de M. Rafsandjani. La fièvre religieuse a laissé la place à une diplomatie pragmatique, essentiellement axée sur les intérêts nationaux et sur la mise en place d’une politique de puissance, conformément à la perception de ses propres atouts sur l’échiquier régional. En démontrant sa volonté de coopération avec la plupart des Etats de l’espace moyen-oriental, l’Iran manifestait ainsi sa volonté de réintégrer le concert des Nations, mais aussi de s’affirmer comme leader régional naturel. A ce titre, l’acquisition de l’arme nucléaire participe de son indépendance et de son influence internationale, à l’instar de la France gaullienne, au tournant des années 50…
Toutefois, le discours invariablement doctrinal, tenu par les caciques du régime, a brouillé cette tentative de normalisation de la politique étrangère et annihilé les effets positifs obtenus sur le terrain des négociations : l’Iran restait un Etat potentiellement dangereux et une source d’instabilité au Moyen-Orient. Le choc du 11 septembre 2001, tout en éliminant deux ennemis irréductibles de l’Iran (le régime Taliban et celui de Saddam Hussein), accentuait paradoxalement l’isolement du pays. Placé sur « l’axe du mal » en 2002 par George Bush, l’Iran symbolisait un péril encore plus grand, car soupçonné de mener simultanément un programme nucléaire clandestin à des fins militaires et le développement de vecteurs balistiques à moyenne portée. La surestimation de l’influence iranienne sur un arc chiite fantasmé, associée aux rodomontades et à l’inflexibilité du nouveau président,
M Ahmadinejad, ont favorisé la diabolisation de l’Iran, orchestrée par les Etats-Unis et Israël. Pourtant, selon Thierry Coville, l’éventuelle acquisition de l’arme atomique par l’Iran ressort plus d’une stratégie défensive, fortement influencée par la perception de son environnement régional, que par le souci de déclarer la guerre à l’Etat hébreu.
Dans son dernier opus, l’auteur s’interroge sur les conséquences de l’ère Ahmadinejad, président plus populiste qu’islamiste.
Il dessille le regard du lecteur sur la vitalité et parfois la virulence du débat interne entre les différentes composantes politiques du régime. Il rend compte des féroces luttes de pouvoir qui opposent les partisans d’un retour aux vertus originelles de la révolution (Hezbollahi), auxquels appartient le président actuel, aux tenants d’un conservatisme pragmatique, représentés par le clan Rafsandjani. Le dossier nucléaire continue, par ailleurs, de cristalliser les tensions au niveau international, mais Thierry Coville relève au passage que le régime de sanctions destinées à faire plier l’Iran obtient des résultats contraires à l’effet final recherché par la communauté internationale. L’union sacrée se réalise autour de l’acquisition du droit à disposer de l’énergie atomique et le pouvoir conforte ainsi son assise sur la scène intérieure.
Au total, l’ouvrage de Thierry Coville conserve toute sa pertinence à quelques mois des futures élections présidentielles iraniennes.
Il nous offre une analyse complète et objective des dynamiques souterraines qui bouleversent la société et le champ politique iraniens. Sous l’apparence figée du discours, des parades militaires et des cohortes de mollah enturbannés, l’Iran n’a pas encore achevé sa transition. Le paradoxe iranien, dont Claire Tréan avait fait le titre de son ouvrage, ne finit pas de dérouter les observateurs extérieurs et les chancelleries occidentales. Ceux qui avaient prédit la chute ou l’essoufflement du régime en sont pour leurs frais. La République islamique a montré, depuis bientôt trente ans, sa capacité d’adaptation et la solidité de ses institutions. Certes, le verbe révolutionnaire ne prend plus, mais en résistant, avec pugnacité, aux puissances occidentales, l’Iran islamique suscite une certaine admiration chez les pays voisins. De même, le nationalisme demeure, plus que jamais, la clef de voûte de l’édifice constitutionnel iranien.
Cependant, sans prophétiser une révolution de « velours » ou un renversement du régime par la force, Thierry Coville met en garde contre les tensions sociales croissantes et le désespoir des jeunes générations, privées d’avenir par l’incapacité du système économique à leur offrir un emploi.
Enfin, les tiraillements internes et les luttes entre factions pourraient déboucher sur une révolution de palais.
Des élections présidentielles du printemps prochain, mais aussi de l’habileté du Guide à arbitrer les conflits, dépendent, en grande partie, la capacité de l’Iran à relever ses immenses défis intérieurs et à affirmer son leadership régional, sans brader une nouvelle fois son indépendance pour prix de sa réintégration au concert des Nations.
Christophe Ayzac