Jocelyne Dakhlia : L’Empire des passions. Ed. Aubier, Paris 2005, 304p, 25€

Jocelyne Dakhlia, directrice d’études à l’EHESS, dans son second ouvrage - sous-titré L’arbitraire politique en Islam – se livre à une tentative originale, difficile et risquée, destinée à susciter des interrogations sur l’histoire politique islamique. « Il faudrait tout simplement pouvoir appuyer ces débats sur une connaissance plus effective de l’histoire politique de l’Islam, sur des pratiques ou des institutions riches et complexes.
Ce livre ne saurait en donner qu’une mince esquisse » « La récurrence, dans l’histoire politique de l’Islam, d’un même motif de la faveur ou de la passion, son caractère lancinant masque, si l’on se refuse à entrer dans cette complexité, si l’on reste aux apparences du même, l’extrême diversité des configurations politiques et institutionnelles qui font la trame historique de ces sociétés. Or c’est tant cette diversité que la rationalité de leur langage politique commun qu’il faudrait réhabiliter »
Pour sortir du schéma culturellement assigné au « despotisme oriental » sont repris et commentés des épisodes célèbres de l’histoire du monde arabo-musulman. Au VIIIème siècle, à Bagdad, Hârûn Al Rashîd, calife, fait décapiter son fidèle ministre Ja’far et sa famille, les illustres Barmécides, mettant en évidence le motif récurrent du couple formé par le sultan et son ministre, alliance qui repose sur des affinités électives. La passion, selon ces commentaires, remplit notamment une fonction régulatrice : le meurtre est révélateur d’une crise et permet que naisse une « voix » de l’opinion, en quelque sorte un pouvoir politique négocié. C’est aussi l’occasion d’éclairer la question du despotisme et de l’arbitraire politique en Islam et par-là de découvrir la richesse de l’héritage médiéval moderne des Etats du monde islamique.
A l’histoire des Barmécides, événement abondamment repris par des études au retentissement postérieur considérable, succède Cordoue sous le règne d’Al Hakam II, l’empire de Soliman le Magnifique, apogées du monde islamique, des exemples pris aussi dans des situations historiques moins prestigieuses, plus anodines, voire ordinaires.
Le favori est l’exemple dans ces systèmes politiques du recours massif à un personnel allogène, converti ou non, sur plus d’un millénaire, preuve d’une capacité d’intégration et d’assimilation, sans équivalent en Occident ; ces étrangers sont appelés à de grands desseins ou à d’obscurs destins. Au XIXème siècle l’influence européenne entraînera l’adoption de nouveaux comportements et une autre lecture de ce passé.
Selon certains schémas, le pouvoir est révélateur d’une double polarité, d’une tension permanente et structurelle entre loyauté familiale (lignagère et tribale) et loyauté de service (fondée et promise par l’amitié).
Le régime du favori, voire de la favorite, constituerait alors une sorte de tiers terme entre modèle familial et modèle servile ou mercenaire. Le favori est souvent lié avec lui, de surcroît, par une parenté de lait, donc élevé avec lui, assimilé souvent à un frère. Il s’agit d’une espèce de noblesse de cœur, de mérite. Ce n’est que l’excès des privilèges acquis qui provoque la crise.
Par cette éradication du favori, le monarque est censé reconnaître publiquement ses erreurs et disposé à entendre ses sujets. Le langage de la faveur a pour effet de « réduire » l’arbitraire du pouvoir, ses effets imprévisibles et apparemment irrationnels. Il convient donc de parler non de système despotique mais de crises despotiques. Cet ouvrage, savant et passionnant, est un travail novateur de sociologie historique, une invitation à se méfier des généralisations, falsificatrices par nature, à réhabiliter les connaissances et études des institutions du passé, à saisir les articulations de la culture au sens anthropologique et de l’histoire.
Monique Jouffroy.