Cet ouvrage collectif, sous la direction de deux spécialistes anthropologues de la société irakienne, comprend les actes d’un colloque tenu le 2 décembre 2002, à EHESS, dans le but de « présenter quelques éléments d’intelligibilité du dossier irakien, sans écarter le débat sur une actualité chargée », qu’ a été le régime déchu de Saddam Hussein.
Dans la première partie, les participants tentent, à partir des principaux résultats de leurs recherches anthropologiques, de saisir le mécanisme complexe de la société irakienne, ainsi que les structures du pouvoir à travers l’histoire, depuis la création de l’Etat irakien en 1921, jusqu’ à nos jours.
Les auteurs ont surtout mis l’accent sur l’arrivée au pouvoir des « ba’athistes » en 1968 et leur emprise sur l’appareil d’Etat. Selon H. Dawod, certains thèmes importants semblent être développés tels que : le politique, les différents modèles d’organisation et d’évolution du pouvoir, la tribu et la retribalisation actuelle d’une partie de la société irakienne.
Le pouvoir et la violence dans l’Irak de Saddam Hussein est l’objet d’une étude de H. Bozarslan. Celui-ci essaie d’examiner la fondation de l’Etat irakien qui contiendrait non pas fatalement, mais en puissance, des éléments de violence. De manière à mieux comprendre cette situation de tension régnant en Irak, l’auteur l’analyse selon deux concepts : la « da’awa » et la « açabiyya », concepts qu’il définit par commodité comme idéologie et solidarité de groupe, ce qui explique en partie la nature du système ba’athiste.
La création de l’Etat irakien (en 1921) par la Grande-Bretagne, qui met à la tête de cet Etat une élite sunnite minoritaire, exclue délibérément des fonctions du pouvoir les chi’ites relativement majoritaires, voyant en eux des extrémistes dont on devait réduire l’influence sur la population chi’ite à dominante tribale. C’est Yitzhak Nakash dans sa contribution riche en documentation en langue arabe et anglaise, qui tente de retracer les raisons de domination de cette minorité sunnite sur des chi’ites.
Ce rapport de forces entre deux « Madhabs »(écoles juridiques), fait l’objet d’un petit article médiocre et sans aucune référence bibliographique de Pierre- Jean Luizard, qui prétend trouver l’origine de la domination sociale des sunnites, dans la hiérarchie de la société tribale arabe, qui est institutionnalisée par un système politique.
La deuxième partie du livre examine sous des approches pluridisciplinaires la place de l’Irak dans l’imaginaire des pays arabo – musulmans. Elizabeth Picard relate les divers grands traits, qualifiant les représentations collectives de l’Irak ainsi que son dirigeant dans l’Orient arabe où ce pays est considéré : indépendant, unioniste, laïque, leader régional, sur la voie de la modernisation et du développement. Or, à l’intérieur de ce pays, la réalité est tout d’autre.
Farhad Khosrokhavar, dans une analyse minutieuse retrace l’Irak dans l’imaginaire iranien en trois étapes :1)-Celle des temps immémoriaux où l’Irak est représenté comme le lieu mythique dans lequel s’est déroulé une tragédie archétypique, fondatrice de l’identité chi’ite iranienne. 2)- Celle qui s’est formée à partir du XIIIème siècle avec l’immigration d’une partie du clergé chi’ite iranien en Irak. Dès lors, les « Atabats » (les villes saintes) surtout la ville de Najaf et ses alentours, deviennent le lieu de résidence, de séjour et d’apprentissage, au plus haut niveau, du clergé chi’ite iranien. 3) – Celle de la guerre entre l’Iran et l’Irak de 1980 – 1988 où ce dernier est comme l’ennemi à abattre.
Force est de constater que la représentation de l’Irak dans l’imaginaire iranien est relativement positive, alors que, au contraire l’image de l’ « Iran chi’ite » dans la conception des Irakiens est négative. A juste titre, Abd al-Rahman al-Gaylani, le premier chef de gouvernement irakien tout juste nommé par les Britanniques à ce poste, s’adressait au gouverneur militaire britannique en 1921, en ces termes : « Je hais trois choses encore plus que le diable : un juif, un chi’ite et un Français ». L’oncle maternel de Saddam Hussein, Khayrallah Tulfah dans son livre nous dit : « Trois créatures n’auraient jamais dû être créées par Dieu : les Persans, les juifs et les mouches »
En somme, ce livre met l’accent sur la complexité de la société
irakienne dans sa diversité communautaire dont elle est la clé
d’un avenir incertain
A. Ayati