Deux chercheurs de la fin du 20ème siècle, l’un mathématicien, l’autre physicien, tous deux historiens des sciences, nous livrent, sous forme d’entretiens, le résultat de deux ans de travail. Leur projet : replacer la science arabe – entre les 7ème et 15ème siècles – à l’intérieur de l’histoire générale des sciences et plus largement des civilisations. Ils le développent, comme ils l’expliquent dans leur conclusion, sans faire abstraction de leurs savoirs disciplinaires actuels.
Près de la moitié de l’ouvrage est consacrée à l’avènement et à l’essor de l’ère arabo-musulmane : « héritière de presque toutes les traditions scientifiques qui l’ont précédée (et pas uniquement celle de la Grèce), passage obligé vers les sciences ultérieures, elle constitue l’une des phases importantes qu’a connues l’humanité dans sa quête obstinée de la vérité, cette quête qui a démarré lentement dans la nuit des temps et qui s’est poursuivie à travers les traditions prestigieuses de la Chine, de l’Inde, de la Mésopotamie, de l’Egypte et de la Grèce (pour ne parler que de celles qui ont eu un lien attesté avec la tradition scientifique arabe) »(p.17).
Le « corps de l’islam », qui intègre des éléments antérieurs, a contribué à créer un esprit scientifique, lié à la nécessité de connaître et d’améliorer la structure interne de la langue, de répondre à l’appel à la science fréquent dans le texte du Coran ; le progrès des connaissances est favorisé par un mécénat généreux, des observateurs nombreux, la diffusion de l’enseignement, les échanges sur une vaste échelle. Ce dynamisme est confirmé jusqu’au 13ème siècle ; contrôlant des populations de vieille civilisation au patrimoine culturel et scientifique imposant, l’islam se présentait comme le prolongement des anciennes religions monothéistes, achèvement du message divin. Il est à remarquer que dès le 4ème siècle existait une tradition de traductions, notamment du grec au syriaque, chance pour les traducteurs arabes.
La suite de l’ouvrage découpe en 5 chapitres cette histoire : astronomie, mathématiques, physique, sciences de la terre et de la vie, chimie. L’astronomie, ici principalement citée, a été, dans le cadre du géocentrisme ptoléméen, une science d’observation et de description de l’univers, de sa forme et des phénomènes qui s’y déroulent de façon régulière. Certains esprits curieux se sont interrogés sur la rotation de la terre. Des observatoires célèbres, tel celui du Maragha au 13ème siècle, ont réuni la collaboration d’astronomes éminents venant de Damas, d’Espagne, de Perse, voire de Chine.
En mathématiques, comme ailleurs, les recherches se situent dans le prolongement d’acquisitions antérieures et ont abouti à la formulation d’un symbolisme élaboré. La physique, conceptualisée dès Aristote, est intégrée à la philosophie de la nature ; statique, dynamique, optique, procédés d’ingénieurs se sont développés. Dans les sciences de la terre et de la vie, un vif intérêt a été porté à l’agriculture, à la botanique, à la zoologie ; quelques grandes hypothèses sur la chronologie du vivant, à partir d’observations, ont été formulées. En médecine se dégage une philosophie qui assimile aussi des apports anciens, indiens notamment.
En l’absence de vivisection, les progrès reposent sur des constatations externes ; le nombre de médicaments connus est impressionnant. Au 9ème siècle encore, la plupart des médecins étaient chrétiens, nestoriens principalement. En chimie, les documents sont rares ; l’empirisme côtoie l’ésotérisme.
Cet itinéraire historique est jalonné de textes courts, de rappels scientifiques, d’énoncés, de formules et schémas, placés en encarts, judicieusement sélectionnés et fort variés ainsi que de tableaux indiquant les origines des ouvrages traduits en arabe dans les diverses disciplines.
Ce travail solide – pour les auteurs une simple approche – publié dans une collection de poche, est d’une lecture rendue agréable par sa forme d’entretiens. Avec honnêteté, il cherche à faire le bilan de l’état actuel des connaissances sur le sujet et comble une lacune. Il s’adresse à un public francophone initié ou curieux, à nos grands élèves et aussi à un public arabe pour qui de tels essais de synthèse sont rares. Une bibliographie est dressée par chapitre et en fin d’ouvrage, suivie d’un index des noms propres.
Monique Jouffroy