Mohammed Ennaji : Le sujet et le Mamelouk. Esclavage, pouvoir et religion dans le monde arabe. Préface de Regis Gebray. Ed. Mille et une units, 2007, 368p, 16€.

S’abreuvant aux sources de l’islamologie et analysant l’étymologie des mots arabes à travers de nombreux exemples, Mohammed Ennaji, professeur à l’Université Mohammed V de Rabat, remonte à la genèse du pouvoir en terre musulmane, notamment à la période de l’avènement de l’Islam et sous les dynasties omeyyade et abbasside afin de démontrer que l’esclavage a largement préexisté à l’avènement de l’islam et y était monnaie courante.
Au cours de ses recherches, l’auteur a retrouvé nombres de faits, lui permettant de resituer les termes dans leur contexte social et politique, et d’en extrapoler leur sens contemporain, comme il nous le signale lui-même : Le mot « abd », en arabe « esclave », désigne celui qui foule le sol pour tracer une piste praticable, sans aspérités, à l’image de la route goudronnée de nos jours. Ecraser, laisser, supprimer tout frottement, toute résistance est le mécanisme profond de l’esclavage. L’idée de foulage est essentielle parce qu’elle joint à l’usage de la force le mépris qu’elle véhicule. Appliqué au chameau, qu’on dit « muabbad », le vocable sert à pointer du doigt la bête galeuse, enduite de goudron et mise en quarantaine. C’est-à-dire, métaphoriquement l’individu isolé, maintenu hors du groupe sans liens protecteurs dont il puisse se prévaloir.
Le mot « abd », seul concept propre à rendre en même temps l’idée de propriété et celle de l’obéissance qui résulte de celle-ci, est utilisé dans le sens de « créature », terme englobant tous les hommes dans leur rapport à Dieu. L’aspect de la création se trouve aussi dans la relation entre maître et esclave, à travers le façonnement dont ce dernier est l’objet. La servitude la plus convoitée est celle due aux rais très puissants. Elle est l’apanage des cercles privilégiés où le maître donne et où le serviteur est totalement voué à l’adoration, à l’image des anges les plus proches de Dieu… Sans son maître, le serviteur n’est rien. La « ubudiyya », littéralement esclavage, est aussi humiliation et abaissement.
M. Ennaji cherche à comprendre les fondements du lien d’autorité dans le monde arabe, la force d’un tel lien et le pouvoir quasi absolu qui demeure aux mains des chefs d’Etat aujourd’hui. Une autorité parfois fascinante par le mystère qui l’entoure, mais non moins terrifiante par les abus auxquels elle peut donner lieu, et en tout cas, remontant dans son essence, à une rationalité d’un autre âge. « M. Ennaji, est un auteur qui n’a pas froid aux yeux », écrit R. Debray dans la préface : c’est que rarement la question de l’autorité dans le monde arabe a été posée en termes d’esclavage. D’une part, ce rapport social a suscité peu d’intérêt dans le monde musulman, l’islam ayant exercé une fascination telle que de nombreux auteurs l’ont vu sinon comme religion abolitionniste, du moins comme profondément égalitaire. Cette perception a fermé la voie à tout questionnement sur la nature du pouvoir dans les sociétés musulmanes qui aurait pour base l’esclavage, le jugement peu digne d’intérêt puisque l’on supposait que cette institution était de faible poids dans ces sociétés, alors que l’esclavage fut un aspect déterminant des relations sociales dans le monde arabo-musulman.
Autrement dit, cette religion ne remet pas en cause cette institution, en revanche, elle propose d’améliorer le sort des esclaves et d’affranchir les croyants. Mais peut-on avancer l’hypothèse selon laquelle l’islam alors a une part de responsabilité dans ce phénomène ? L’originalité de ce livre se trouve dans la réponse à cette question : il rend caduque l’opinion selon laquelle l’islam serait une religion profondément égalitaire et se poserait en rupture avec les traditions tribales antérieures à l’islam. Il montre à travers l’Histoire que l’Etat musulman s’est développé sur les décombres des anciens royaumes d’Arabie en a repris non seulement les rituels et les lois civiles, mais aussi leur institution fondamentale, l’esclavage. Un livre passionnant et courageux tentant de mettre à nu la nature du lien d’autorité dans une perspective à ciel ouvert.
A. Ayati