S’abreuvant aux sources de l’islamologie et analysant l’étymologie
des mots arabes à travers de nombreux exemples, Mohammed Ennaji,
professeur à l’Université Mohammed V de Rabat, remonte à la genèse
du pouvoir en terre musulmane, notamment à la période de l’avènement
de l’Islam et sous les dynasties omeyyade et abbasside afin de
démontrer que l’esclavage a largement préexisté à l’avènement
de l’islam et y était monnaie courante.
Au cours de ses recherches, l’auteur a retrouvé nombres de faits,
lui permettant de resituer les termes dans leur contexte social
et politique, et d’en extrapoler leur sens contemporain, comme
il nous le signale lui-même : Le mot « abd », en arabe « esclave »,
désigne celui qui foule le sol pour tracer une piste praticable, sans
aspérités, à l’image de la route goudronnée de nos jours. Ecraser,
laisser, supprimer tout frottement, toute résistance est le mécanisme
profond de l’esclavage. L’idée de foulage est essentielle parce
qu’elle joint à l’usage de la force le mépris qu’elle véhicule.
Appliqué au chameau, qu’on dit « muabbad », le vocable sert à
pointer du doigt la bête galeuse, enduite de goudron et mise
en quarantaine. C’est-à-dire, métaphoriquement l’individu isolé,
maintenu hors du groupe sans liens protecteurs dont il puisse
se prévaloir.
Le mot « abd », seul concept propre à rendre en même temps l’idée
de propriété et celle de l’obéissance qui résulte de celle-ci, est
utilisé dans le sens de « créature », terme englobant tous les
hommes dans leur rapport à Dieu. L’aspect de la création se trouve
aussi dans la relation entre maître et esclave, à travers le façonnement
dont ce dernier est l’objet. La servitude la plus convoitée est celle due
aux rais très puissants. Elle est l’apanage des cercles privilégiés où
le maître donne et où le serviteur est totalement voué à l’adoration, à
l’image des anges les plus proches de Dieu… Sans son maître, le serviteur
n’est rien. La « ubudiyya », littéralement esclavage, est aussi humiliation
et abaissement.
M. Ennaji cherche à comprendre les fondements du lien d’autorité
dans le monde arabe, la force d’un tel lien et le pouvoir quasi absolu
qui demeure aux mains des chefs d’Etat aujourd’hui. Une autorité parfois
fascinante par le mystère qui l’entoure, mais non moins terrifiante par
les abus auxquels elle peut donner lieu, et en tout cas, remontant dans
son essence, à une rationalité d’un autre âge.
« M. Ennaji, est un auteur qui n’a pas froid aux yeux », écrit R. Debray
dans la préface : c’est que rarement la question de l’autorité dans le monde
arabe a été posée en termes d’esclavage. D’une part, ce rapport social a
suscité peu d’intérêt dans le monde musulman, l’islam ayant exercé une
fascination telle que de nombreux auteurs l’ont vu sinon comme religion
abolitionniste, du moins comme profondément égalitaire. Cette perception
a fermé la voie à tout questionnement sur la nature du pouvoir dans les
sociétés musulmanes qui aurait pour base l’esclavage, le jugement peu digne
d’intérêt puisque l’on supposait que cette institution était de faible poids
dans ces sociétés, alors que l’esclavage fut un aspect déterminant des
relations sociales dans le monde arabo-musulman.
Autrement dit, cette religion ne remet pas en cause cette institution,
en revanche, elle propose d’améliorer le sort des esclaves et d’affranchir
les croyants. Mais peut-on avancer l’hypothèse selon laquelle l’islam alors
a une part de responsabilité dans ce phénomène ? L’originalité de ce livre
se trouve dans la réponse à cette question : il rend caduque l’opinion selon
laquelle l’islam serait une religion profondément égalitaire et se poserait
en rupture avec les traditions tribales antérieures à l’islam. Il montre à
travers l’Histoire que l’Etat musulman s’est développé sur les décombres des
anciens royaumes d’Arabie en a repris non seulement les rituels et les lois
civiles, mais aussi leur institution fondamentale, l’esclavage.
Un livre passionnant et courageux tentant de mettre à nu la nature du lien
d’autorité dans une perspective à ciel ouvert.
A. Ayati