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Thierry Fayt : Les Alévis. Ed. L’Harmattan. 2003. 320 pages.

Dans cet ouvrage, l’auteur mène une enquête pour évaluer la situation communautaire d’une partie de la population turque qui sont les Alévis. Alévis est le mot turc pour désigner les Alaouites, qui a le sens des partisans de l’imam Ali, cousin et gendre du prophète Mahomet. Cette appartenance révèle entre autres, un chisme au sein de l’Islam, ce qui sera appelé chi’isme face à l’islam conventionnel qui est sunnite. D’ailleurs, les Alévis en question observent le rite duodécimain, comme les Iraniens.
La question traitée par Fayt, concerne cette communauté et en Turquie et en Europe, plus précisément en France et en Allemagne.
Pour la Turquie, cette communauté des Alévis est un dilemme, dans la mesure où le tissu social, majoritairement sunnite, les considère parfois comme une secte. Quant à l’Etat kémaliste farouchement jacobin et laïc; il ne porte pas un regard tendre à l’égard de cette communauté religieuse. Mais ce problème communautaire, comme son homologue, kurde, est lié à la crise de liberté d’expression qui caractérise l’Etat turc. Or la montée de l’islamisme qui atteint même le sommet du pouvoir, n’a guère arrangé le malaise communautaire.
En Europe occidentale, les immigrants turcs ont importé avec eux le germe de cette problématique communautaire, ainsi que politique. Sur le plan associatif, ils se regroupent en fonction de leur ethnie ou de leur croyance, signe, en fait, d’un défaut d’intégration dans leur propre pays et par la suite, dans le pays d’accueil.
Si la Turquie, leur pays d’origine, ne peut leur conférer légitimité et légalité, l’Europe, par contre, garantit à ces groupes la sécurité, et leur permet d’entrouvrir la porte à de nouvelles revendications identitaires, mais aussi et surtout, elle offre la possibilité d’épanouissement à de nouvelles démarches plus pertinentes et plus réalistes..(p.14). Par ailleurs, l’auteur élargit le clivage communautaire, pour poser une question, répétitive, mais d’actualité, qui est l’adaptation des musulmans aux valeurs occidentales de la laïcité et de la démocratie. En évoquant l’alévisme, l’auteur pose le problème de l’adhésion de la Turquie au sein de l’Europe, car elle doit tout d’abord garantir par la démocratie, et une législation appropriée, une harmonisation des différentes communautés dans le concept de la nation. L’auteur reconnaît la complexité de ce problème communautaire partiel de la Turquie moderne au-delà même du concept de la laïcité et le rapport de forces qui a lié cette communauté à l’Etat moderne turc.
Observons cette contradiction entre une appartenance religieuse différente située dans un clivage minoritaire et d’autre part soutenue par les Kémalistes. Car si les Kémalistes les ont considérés comme laïcs, notamment pour s’en faire des alliés face à l’orthodoxie sunnite, les Alévis, eux, se sont pensés en termes laïcs afin d’obtenir les faveurs du pouvoir (ils le font d’ailleurs encore au sein de la diaspora). Cependant ces faveurs ne pouvaient être effectives que dans la mesure où ils ne revendiquaient pas leur « alévité », ce qui n’est plus le cas actuellement.(p. 278).
En somme, cet ouvrage, dont le thème semble être un particularisme communautaire au sein d ‘une nation, évoque directement ou indirectement le problème majeur qui secoue l’Orient islamique, c’est-à-dire une carence de démocratie, sans parler de la fragilité de l’Etat central, non seulement en Turquie, mais aussi ailleurs.
L’effort fourni par Fayt, dans ce livre, où se regroupent des sources bibliographiques, des enquêtes sur le terrain, ainsi que les réflexions d’un connaisseur, est considérable. Il s’agissait, en effet, de situer cette communauté dans deux espaces différents, en Turquie, son pays natal, et en Europe, où a émigré sa diaspora. Ceci est donc une infime partie des problèmes de cet Orient compliqué, qu’il convient d’aborder avec une approche simple.
A.Ayati