Masri Feki:L’axe irano-syrien.Géopolitique et enjeux. Studyrama perspectives, Paris, 120 pages, 15€

Président de l’Association francophone d’études du Moyen-Orient (AFEMO), fondateur de Middle East, Masri Feki est spécialiste du Moyen-Orient, auquel il est attaché, et lui déjà consacré plusieurs articles en français, anglais et arabe.
Dans ce petit livre, constitué de cinq parties, l’auteur analyse point par point les différentes divergences et convergences politiques des deux pays, afin d’examiner cette question : L’alliance stratégique entre les deux pays est-elle à l’abri de changements ? L’Iran et la Syrie sont gouvernés par deux régimes autoritaires, ayant usé durant quelques décennies d’une stratégie de terreur à un niveau international. Depuis l’invasion de l’Irak, ils tentent de trouver de nouveau un rôle au Moyen-Orient.
Si les deux pays ont un terrain d’entente, notamment leur position commune hostile à la politique des Etat-Unis, et un adversaire régional tel qu’Israël, néanmoins, ils ont peu de point en commun : L’Iran est un pays perse face à la Syrie qui se veut le sanctuaire du panarabisme. Le premier est islamiste révolutionnaire et chiite (90%), alors que le second se veut laïc et progressiste et est majoritairement sunnite (78%). La Perse constitue en quelque sorte la frontière naturelle entre islam arabe et islam non arabe. Membre fondateur de la Ligue des Etats arabes, la Syrie est supposée vibrer, pour le moins dans une large mesure, à l’unisson des autres pays arabes, tandis que l’Iran est considéré par l’ensemble de ceux-ci comme leur ennemi et une menace. La Syrie nationaliste arabe veut faire de son peuple un peuple arabe fort, tandis que l’Iran panchiite, s’appuie sur la théologie politique de la religion chiite afin d’étendre son influence.
Enfin la richesse des ressources naturelles, la superficie et la position stratégique unique de l’Iran dans la région, en raison de son contrôle de détroit d’Ormuz, mettent ce pays dans une position de force par rapport à la Syrie. À noter d’ailleurs que les deux pays jouent de l’argument islamiste pour capter les cœurs de leur population et assurer ainsi leur légitimité, ce qui leur permet d’une certaine façon de justifier les méthodes autoritaires.
Mais, toutes ces divergences n’ont pas empêché ces deux pays, considérés par les Américains comme « Etats- voyous », de se soutenir mutuellement. Ils finissent par se rejoindre grâce à l’invasion de l’Irak et la présence des forces américaines à proximité de leurs frontières. Certes, cette connexion ne date pas d’un passé récent, nous savons que la Syrie était le seul pays arabe allié de l’Iran dans sa guerre contre l’Irak.
L’étude comparative de l’évolution politique de l’Iran et de celle de la Syrie a permis à l’auteur d’aborder, d’une manière concise, le nationalisme arabe et l’échec de celui-ci au fil de l’histoire, et de poser la question : aujourd’hui tous ceux qui font usage de la langue arabe sont-ils à considérer comme des Arabes ? Si l’arabisme impose le critère de la langue comme universellement valable, tous les arabophones ne sont pas des adeptes de l’idéologie panarabe ? A juste titre, M. Feki conclut que le volte face de Sadate en 1977, l’invasion et l’annexion forcée du Koweït par Saddam Hussein et l’assassinat de Hariri ont divisé le monde arabe. Et d’autant plus que celui-ci est marginalisé par l’émergence de trois puissances régionales au Moyen-Orient dont aucune n’est arabe : la Turquie, l’Iran et l’Israël. Donc, l’éclatement du monde arabe témoigne parfaitement de l’échec du projet panarabe.
L’axe irano-syrien selon M. Feki est surtout un message politique adressé à Washington et au camp des pragmatiques pour les prévenir que Téhéran et Damas sont tout sauf isolés et que leur alliance représente davantage que la somme de ses parties. Les deux pays espèrent donner impression qu’ils ont d’autres ressources à leur disposition pour décourager toute intimidation extérieure, en particulier américaine. Cependant, cette alliance étant déséquilibrée, les rapports de force dont disposent les deux Etats font de l’Iran un suzerain de la Syrie. Et cela rend d’autant plus probable un resserrement de l’étau autour de la République islamique.
En somme, bien documenté et analysé, ce livre nous aide à comprendre les enjeux stratégiques des relations entre deux pays qui résistent au défi américain de remodelage du Moyen-Orient.
Ata Ayati