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Mariam Habibi : L’interface France-Iran 1907-1938, une diplomatie voilée. L’Harmattan, 2004, 408, 32€.

Depuis 1807, date à laquelle Napoléon 1er envoya en Perse une importante mission dirigée par le Général Gardane, la 1ère mission militaire française qui jusqu’à nos jours, a laissé dans ce pays des traces profondes, la France n’a pas eu jusqu’ à aujourd’hui une politique nette et claire iranienne, voire même une politique orientale dans cette zone qui n’était pas considérée alors comme zone de son influence.
Certes, Napoléon, lié peu après l’envoi de la mission Gardane par la traité de Tilsitt, et personnellement séduit par Alexandre 1er, ne put accorder au souverain persan Fath Ali Chah, l’aide que celui-ci escomptait contre les Russes et en échange de laquelle le souverain persan eut participé à la campagne contre les Anglais en Inde dont l’empereur des Français caressait l’idée.
Du côté persan, la déception fut vive, mais le Général Gardane s’employa habilement à en dépasser l’amertume, d’autant plus que d’autres missions militaires lui succédèrent en 1848 et 1868 afin d’organiser l’armée persane d’une part et d’instruire les officiers et les étudiants persans à l’Ecole polytechnique de Téhéran d’autre part.
Force est de relever que les missions telles que: diplomatiques, religieuses ( mission lazariste et Alliance française), archéologiques, la fondation des Institutions scientifiques (l’Ecole de droit à Téhéran), les recrutements des professeurs, conseillers financiers et jurisconsultes français etc par l’Etat iranien, ont permis à la France, non seulement, de percer, en particulier son influence culturelle dans ce pays et mais aussi d’une certaine manière dans des circonstances propices, de rivaliser avec d’autres Grandes Puissances comme la Grande-Bretagne, la Russie, et même l’Allemagne.
Cette influence culturelle française était convoitée par une grande partie de l’élite francophone iranienne, formée au long des années. En effet, ce ne fut que sous le règne du Reza Chah, ( bien que l’on dise que son arrivée au pouvoir fut facilitée par les Anglais), que celui-ci incita les jeunes Iraniens à venir en France, en leur disant qu’ils y apprendraient des leçons de patriotisme, en faisant allusion à Napoléon dont il connaissait la vie et l’admirait passionnément. Mais, à partir de 1907, (bien avant l’arrivée du Reza Chah), avec l’accord anglo-russe, signé à Saint-Pétersbourg, le 31 août 1907, les rivalités des Grandes Puissances se focalisèrent.
Il s’agissait des sphères d’influences en Perse, en Afghanistan et au Tibet. Du coup, ce fut en Perse que les tensions montèrent et que les désaccords se manifestèrent. Là, la théorie du porc-épic, aucun ne va prendre le risque d’attaquer l’autre, prend forme. Bompard conseilla à Nicolson de traiter en dernier le problème de la Perse. Car, c’était « le morceau de résistance, la seule question brûlante, la seule qui demandât à être réglée par un accord détaillé ». Cet accord marqua le début d’une rivalité dont la politique de bascule consista à monter un rival contre l’autre, pour en tirer un maximum de profit.
Ce fut à ce moment que la France sortit soi-disant de sa politique de désintéressement de la Perse.
D’abord, en collaboration discrète avec ses deux alliés, elle tentait de réduire la rancune et la haine qui avaient tendance à réapparaître et ranimaient à chaque fois les vieilles discordes. Dans ce rôle de médiateur discret, la France s’efforça autant que possible de faire profil bas entre les Anglais et les Russes. Mais l’impopularité des Anglais et des Russes parmi les Persans, ne l’empêchait pas de fortifier son influence culturelle en Perse.
Cependant, sa politique dans ce pays fut celle d’un modérateur et d’un amortisseur, une politique continuellement circonstancielle, à la remorque de la politique anglaise et sans être susceptible de rivaliser au coup par coup activement dans une région qui ne constituait pas à priori sa zone d’influence afin d’établir des liens, permettant d’ouvrir une troisième voie différente de celle des colonisateurs anglais et russes.
C’est dans un tel contexte historique que Mariam Habibi formule précisément sa problématique : pourquoi, la France n’avait -elle pas profité des opportunités qui s’étaient présentées, depuis l’accord de 1907, en Perse ? S’agissait-il d’une carence involontaire sans justification ou d’une politique délibérée formulée par le Quai d’Orsay ? Comment justifier son désintéressement de la politique étrangère ? Existait-il un groupe d’influence en dehors de ce ministère ? Le public était-il mis au courant des incidents ? Quelle importance jouissaient la question persane et les différends européens dans cette crise ? Quelle influence exerçait l’opinion publique sur la question étrangère ? Existait-il des liens culturels, économiques importants entre la Perse et la France et ces intérêts jouaient-ils un rôle dans la formulation de la politique du Quai d’Orsay ? M. Habibi, dans son livre, tiré d’une thèse de doctorat (intitulée : La Perse, une suite d’occasions manquées : la carence d’une diplomatie ou son application 1907-1938. Institut d’Etudes Politiques de Paris. 2000), essaie de trouver une explication relative à la politique de désintéressement français en Iran, en retraçant l’histoire des relations diplomatiques, économiques, culturelles et militaires entre deux pays.
Afin de mieux saisir les raisonnements d’une telle politique du Quai d’Orsay, l’auteur dépouille d’une manière systématique les écrits des acteurs de cette politique aux archives du même ministère et celles de la Guerre. Elle relève toute une série d’arguments qui résume ainsi la politique étrangère de France en Iran, en trois phases :
1- L’accord anglo-russe de 1907 et la volonté de former un bloc contre la Triplice, réduisit le rôle de la France à celui d’un simple médiateur. Sa médiation en Iran était la clé de sa politique d’alliance, car elle assurait la survie de la soi-disant Triple Entente. Une politique de soumission aux exigences des Russes et des Anglais, devint le nouvel ordre et dans cette tâche, son statut d’amie s’avérera très utile…Elle élimina ainsi ses propres intérêts nationaux dans ce pays, et concentra ses activités pour le bien des intérêts internationaux.
2 – La victoire des Alliés dans la Grande Guerre fut l’occasion de créer un nouveau monde sous les auspices de la Ligue des Nations… Au cours de cette période, le désintéressement français prit une tournure particulièrement intéressante. La guerre avait causé un vide temporaire en Iran et la France pouvait, si elle le choisissait, le remplir. Cela mit la France dans une position de force, mais le Quai d’Orsay s’y montra vraisemblablement indifférent. Il limita les convoitises exagérées des Anglais puis, comme outil de marchandage pour négocier ses différends coloniaux avec l’autre vainqueur de guerre, la Grande-Bretagne.
3- La montée du nazisme dans les années trente réveilla le spectre d’un éventuel conflit. En Europe, cela prit la forme de la construction de la Ligne Maginot ; ailleurs, elle ranima l’idée des sphères d’influences d’où l’Iran fut dans la visée des intérêts stratégiques de la France, et c’est ainsi que celle-ci se trouva en Iran, avec l’envoie des missions militaires en 1933 et en 1935. Mais l’année 1936, a été marquée par une tension subite et inattendue des relations diplomatiques entre l’Iran et la France.
La crise fut motivée en Novembre 1936, par un article de Villars dans la « Revue de France ». Par la suite, des articles conçus dans des termes pour le moins aussi déplaisants sinon injurieux pour l’Iran et son souverain parurent dans d’autres journaux français. On pourrait alors dire qu’il s’agissait d’une campagne de presse systématique.
Cela continua avec une lettre ouverte au Reza Chah, parue dans le journal « Vendredi » du 16 Avril 1937, et remettant tout en question. C’est ainsi que la Légation de France à Téhéran fut à différentes reprises l’objet de représentations officielles de la part du gouvernement iranien. Celui-ci rappela son Ambassadeur, ses 600 étudiants, faisant leurs études en France et refusa d’ailleurs de signer le renouvellement de l’accord commercial et militaire. L’originalité du travail de Mariam Habibi réside dans un souci de comprendre la place de la France en Iran, d’une approche strictement historiographique qui s’appuie sur des sources très variées, notamment celles du Quai d’Orsay et résume de manière décisive les informations disponibles sur un sujet délicat
. Le grand mérite de l’auteur est d’avoir dépouillé les fonds d’archives, en particulier ceux entre 1919-1938. (sur lesquels nous travaillons depuis longtemps et avons publié plusieurs articles en Persan).
Voila un livre qui éclaire d’un jour nouveau la politique française en Iran et permettra de mieux en approfondir la sombre complexité. Ce livre montre, en outre que les chercheurs(es) « indigènes » sont aussi mieux capables que d’autres, d’aborder des études très sérieuses sur leur pays.
Ata Ayati