Hosham Dawod, chercheur au Centre d’études interdisciplinaires des faits religieux (CNRS) a réuni des experts renommés : P. Bonte, P. Centlivres, J. Friedmann, M. Godelier, C. Hamès, A. Lakhassi, A. Mahé, O. Roy, M. Tozy, M. Van Bruinessen, pour cette lecture du réel. Le plan de l’ouvrage souligne le projet et la méthode : 1-Tribus en terre d’Islam. 2-Tribus et ethnies vs Etats : zones de fracture.3- Le grand retour de la tribu ?
L’introduction de ces spécialistes en anthropologie économique et sociale, au regard scientifiquement informé, apte à susciter un dialogue avec l’histoire, précise qu’ils cherchent à combler une lacune : montrer le rôle persistant et renouvelé des structures tribales et claniques, éviter tout amalgame en identifiant le mot tribu ; bien que ce mot se décline diversement en arabe, il signifie d’abord « une société qui fonctionne réellement et exerce sa souveraineté sur un territoire déterminé. ».
Malgré les analyses subtiles et argumentées de ces érudits, grâce en particulier à une présentation sobre et éclairée de chacun des dix chapitres, la lecture est propre à développer un questionnement fécond, à éviter toute schématisation.Le premier ensemble traite de l’Islam dans son rapport avec le développement tribal, s’intéresse au Moyen-Orient et à l’Asie centrale, au nord de l’Afrique. La question est prudemment abordée. « Dans la tension première, manifestée par le Coran, entre solidarité religieuse et solidarité de parenté, entre islam et tribus, l’un ne l’a jamais emporté sur l’autre et l’un n’a jamais pu se développer sans l’autre. »
L’allégeance primordiale de « groupes de solidarité » (açabiyyâ) apparaît, dans la seconde étude, une des causes de la faiblesse de l’Etat. « La problématique de l’Etat au Moyen-Orient ne peut se comprendre sans référence aux autres points d’imputation des loyautés personnelles : les groupes de solidarité, les réseaux et les communautarismes (entre autres religieux). » Cette açabiyyâ peut se transformer en réseau international, en particulier sur le plan économique et s’autonomiser par rapport au pays d’origine. Ainsi, en URSS, c’est sur elle que les « collectifs soviétiques » s’étaient moulés.
D’autres exemples pris en Asie centrale et occidentale illustrent des recompositions territoriales ou des mutations en systèmes politiques. »L’Etat tel qu’il existe n’est pas contradictoire avec les groupes de solidarité car ils sont recomposés par lui et ont besoin de lui comme horizon. ». Une étude appuyée sur des études de terrain au nord de l’Afrique permet de noter : « Le modèle tribal s’est révélé dans l’histoire d’une extrême souplesse et s’est perpétré dans les conjectures les plus diverses, amenant à la formation d’Etats ou contribuant à la gestion de ceux-ci, se prêtant à la recomposition des identités sociales et politiques dans les contextes eux aussi les plus divers. ».
Le second ensemble est un exercice d’application ; il explore l’Afghanistan, les espaces kurdes, le Maroc, la Kabylie, l’Irak, expériences diverses en fonction d’évolutions historiques singulières. C’est une recherche neuve des transformations qui s’opèrent ans des contextes originaux, qui met en lumière le rôle ancien et actuel de la tribu, malgré la mutation des mentalités et des modes d’agir. L’ensemble final tente de contextualiser sous sa forme contemporaine le néo-tribalisme. Cette organisation se sert des liens de parenté, ou alors des liens de type clientéliste ; elle revêt un caractère segmentaire.
Un grand nombre de phénomènes qui se déchaînent actuellement à travers le monde sont étroitement liés.
Dans les processus de déclin d’hégémonie, les structures historiques fondées sur la parenté et le clanisme peuvent se fondre dans la fragmentation ethnique et politique.
Dans les dernières lignes sonne un appel à une compréhension analytique de l’actualité ; en particulier des fondements du nouveau terrorisme international, et s’exprime un rejet de la « prolifération des discours moraux » autour du sujet.
Monique Jouffroy