Jean Lacouture – Ghassan Theni – Gerard D. Khoury : Un siècle pour rien. Le Moyen-Orient arabe de l’Empire ottoman à l’Empire américain. Albin Michel. Itinéraires du savoir. 370 pages. 2002.

Cet ouvrage à trois voix connues, résultat d’un échange poursuivi en 2001, interroge l’histoire du Proche-Orient au 20ème siècle, sans omettre des rappels antérieurs ; le titre en laisse deviner l’objet : le désarroi du monde arabe actuel.
Pour l’analyse ici ne sera retenue que la participation majoritaire de Ghassan Tuéni – ministre, ambassadeur à l’ONU, chercheur, président d’université, directeur d’un grand groupe de presse – qui fort de ses expériences et de ses travaux (en 1982 il avait publié une guerre pour les autres), homme libre prenant du recul, livre à partir d’événements souvent vécus à des postes clefs, récits et réflexions. Au Liban, son pays d’origine, observatoire privilégié, il fait souvent référence. Le grand espoir de la « Renaissance arabe » n’a connu qu’un élan éphémère : les pays semblent avoir fait fausse route ; ce monde stagne dans une morosité crispée : il a fait le dur apprentissage de la défaite et de l’humiliation.
Dans un ordre en partie chronologique, il jette de discrets coups de projecteurs et s’interroge. Au 19ème siècle, de nombreux pôles sont actifs : Egypte, Constantinople, Syrie, Arabie, Yémen ; le jeu des grandes puissances européennes et des missionnaires américains est vu comme appels libérateurs. L’espoir de régénérescence a bientôt avorté. La Nahda, longuement évoquée, a échoué « car elle aurait dû déboucher sur une réforme de l’islam qui ne s’est pas produite. C’est bien là la pierre d’achoppement » ; la majorité des penseurs était musulmane. Le présionisme était déjà sur le terrain ; le père de l’auteur l’a connu et s’en est inquiété ; les Arabes continuaient à « parler un langage romantique qui n’était pas du siècle ». Il situe la déclaration Balfour – 1917 – dans son contexte : importance de Constantinople et de la présence juive, influente politiquement et financièrement dans les coulisses du sérail. L’esprit révolutionnaire arabe, en quête de liberté, se manifeste lors de la guerre 1914-1918 mais son idéologie est floue. Lawrence est venu structurer la Révolte arabe pour l’orienter dans le sens des intérêts britanniques. Par rapport aux promesses faites et aux accords signés, cette déclaration Balfour est une trahison. Ces textes s’inscrivent dans les plans manipulés par les officines politiques dans l’esprit de la stratégie occidentale, étrangère au monde arabe. La portée de l’expression foyer national juif, quoique redoutée, est mal comprise ; on croit son objectif compatible avec l’indépendance arabe ; néanmoins ce mélange dialectique du religieux et du national allait inspirer des thèses chez les chrétiens et les musulmans. Cette déclaration et la défaite de Messaloun – 1920 – sont deux grandes déceptions pour les populations.
Trois décennies plus tard, la création de l’Etat d’Israël – 1948 – et les conflits conséquents traduisent l’inaptitude des jeunes Etats voisins, apparemment souverains, à affronter les réalités de la guerre et de la paix. Avant et après, l’irruption du pétrole, par l’action des Européens puis des Américains, pénètre les milieux politiques ; l’or noir a corrompu le système antérieur mais la question d’Israël le dépasse au niveau des conséquences. Dès 1947 l’ONU a mis en scène le décalage culturel, la disparité entre l’approche des délégations arabes – propos éculés, dépassés – et celle autrement plus pragmatique, quasi-scientifique, des représentants de l’Agence juive et des délégations occidentales, soviétique comprise ; la contribution de l’URSS est d’ailleurs essentielle. Une stratégie est mise en œuvre qui tend à une exclusion des Palestiniens vers les pays arabes voisins. Les Etats, frappés de stupeur, ne savent que faire jusqu’au jour où la nouvelle diaspora sera en révolte. La question des Palestiniens n’est pas prioritaire pour ces jeunes entités politiques et nul ne pensait pouvoir contribuer efficacement à la solution. La Ligue arabe est disqualifiée ; chacun des membres y joue son propre jeu, déterminé à refuser de reconnaître Israël qui se construit face à des Etats qu’il prend pour des caricatures : il passe pour être la citadelle de l’Occident. La nation arabe, rêvée, n’existe que dans les discours.
Sont narrés, en particulier, les grands événements : la victoire de Nasser et son aptitude à galvaniser les foules, Suez en 1956 et le coup d’arrêt lancé par Washington, les événements du Liban en 1958, le grand échec de 1967, la naissance de l’OLP laïque malgré la référence à Dieu. Après 1970, la cause palestinienne, dans le « réendormissement du monde arabe » devient sacrée. Le préambule de Camp David – 1978 – se joue antérieurement pendant un an au Maroc sous l’égide de Hassan II et de Pérès ; le scénario est prêt bien avant l’heure. L’Irak en 1981 voit détruire son réacteur nucléaire, opération parfaite qui ne trouble pas la prétendue communauté internationale. Nul ne regarde en face le problème des réfugiés et une stratégie israélienne bien mûrie. En 1975 a commencé une guerre de quinze ans qui est en fait israélo-libanaise ; de jeunes générations phalangistes vont s’entraîner en Israël. Les jeux équivoques de la Syrie, de Kissinger, sont effleurés.
L’OLP, qui n’est pas un Etat, ne peut soutenir une logique révolutionnaire, exemple parmi d’autres de futile rhétorique. En mars 1982, la guerre est annoncée, soit trois mois avant l’invasion de Beyrouth ; Sharon avait alors l’intention d’exécuter Arafat. L’assassinat de Bachir Gemayel (09-82) annoncé avant l’acte n’est pas encore élucidé. Israël s’affirme Etat exclusif et fait déjà semblant de négocier. Les Etats-Unis poussent les Libanais à concéder à la Syrie un rôle majeur dans leurs affaires intérieures ; la pax syriana est celle d’un vainqueur sans victoire.
Taëf (1989) répartit seulement les pouvoirs. Le Liban n’exerce pas réellement sa souveraineté. Les Palestiniens sont perdants, les Israéliens recueillent les bénéfices et sans le vouloir la Syrie fait le jeu de son voisin. La guerre du Golfe traduit l’opposition connue entre les deux Baas ; des Etats arabes deviennent des composantes essentielles de la stratégie américaine. Saddam Hussein, pris semble-t-il dans un piège, légitime la présence d’une force américaine dans le Golfe. « A terme, seul le renforcement d’Israël est déterminant pour la politique américaine ». Ce qui accentue chez les autres sentiment d’impuissance et d’humiliation. Or ces Arabes ne sont pas des sous hommes.
Le dernier chapitre inspiré par le 11 septembre reprend en les appuyant les remarques précédentes. Israël est menacé par sa toute puissance aveugle ; il conquiert sans pouvoir gérer ses victoires. Le mouvement négatif de Ben Laden, parvenu milliardaire, ne propose pas de solution d’avenir, inapte à renouveler les interprétations de la lettre du Coran.
L’Amérique surpuissante, malgré une culture qui ne prépare pas à l’empire, souscrit aveuglément à la violence d’Israël. Or pourquoi un leader arabe n’est-il pas capable de saisir une éventuelle occasion plutôt que d’attendre des solutions octroyées par le monde occidental ? L’enlisement actuel est sans horizon pour Israël ; la paix ne peut être établie à partir d’une défaite arabe. « Triste réalité qu’a accentuée la complicité entre les dictatures militaires, les régimes autoritaires protégés par des armées suréquipées et par le complot du silence entre les nations dont les arrière-pensées économiques ne sont plus secrètes. 2003 sera-t-il différent de 2001 ?
Monique Jouffroy