Evelyne Largèche (sous dir.) : L’injure, la société, l’islam. Aix-en-provence. Edisud. 2004, 359 p

Un numéro semestriel de la Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, une livraison originale, fait de l’injure un objet anthropologique en lui-même. Onze chercheurs, anthropologues, linguistes, historiens, participent à cette étude ; terrains et époques sont divers : Maroc, Tunisie, Mauritanie, Liban, Turquie, Sénégal, Bénin, du 11ème siècle à l’époque actuelle. La première partie (260 pages) y est consacrée.
Le titre indique les trois dimensions de l’objectif : étudier le phénomène de l’injure au sein de sociétés dans lesquelles l’islam joue un rôle dominant.
L’éditorial souligne la diversité du monde musulman ; la tentation est de surévaluer les phénomènes religieux et de sous-estimer l’histoire. Grace à des décennies de réflexion, il est possible d’aborder ce monde, dans son ensemble, sans risque de le réifier. L’islam, s’il génère des dispositifs sociaux, vit en liaison avec des sociétés non musulmanes. Il faut contextualiser les études, être attentif à la complexité des situations sociales, user du comparatisme interne.
Dans un premier chapitre, Evelyne Larguèche, responsable de cette publication, précise méthodes et enjeux. Le phénomène est appréhendé dans la société : c’est donc un thème anthropologique à part entière. Ses dix collaborateurs sont intéressés par ce thème et ont une connaissance approfondie des sociétés concernées. Circonscrire l’objet injure n’est pas démarche aisée : huit pages en démontrent la complexité ; l’observation au plus proche de la réalité et de la description obéit à quelques grands principes éprouvés dans les études françaises : redonner à l’injure son caractère fondamentalement relationnel ; étudier la relation entre celui qui la cause et celui qui la subit ; établir, s’il y a témoin, la relation triangulaire ; la replacer dans son contexte.
Ces principes doivent être aussi éprouvés dans des sociétés et aires culturelles étrangères.
Les dix communications sont précédées d’un bref sommaire en anglais et en français : L’injure comme délit. L’approche des légistes musulmans - Entre les contraintes de l’éthique musulmane et du système de l’honneur, peut-il y avoir un usage toléré de l’injure ? - L’injure en pays maure ou « qui ne loue pas critique » - Aspects de la dispute en pays berbère « Foin de ma barbe, si je ne t’arrange une djellaba bien à ta taille » - L’njure dans la société libanaise. Les mots, le sens - La politique de l’injure ; une décennie meurtrière en Algérie - Chants, blâmes et paroles scandaleuses : les kabbitooji chez les Fulbe du Borgou (Nord-Bénin) - Licence verbale et mouvements contestataires chez les Haal Pulareebe du Fuuta Tooro - Les Ilenti ou maudire son prochain en turc - L’injure mise en scène ; à propos d’un « insulteur public » dans la société baghdalienne du XIe siècle.
Parmi les chapitres les plus faciles à utiliser dans l’enseignement, sont ceux concernant les rapports entre éthique et honneur, la société libanaise, le passé récent algérien, les images turques, l’insulteur public à Bagdad au XIe siècle. Les références bibliographiques sont précises et nombreuses.
La seconde partie du numéro 103/104 de la revue, est intitulée, comme de coutume Lectures - Signalements bibliographiques. Quinze ouvrages récents et importants sont minutieusement recensés par des spécialistes reconnus. Ils font état notamment des travaux récents sur la Syrie, la Jordanie, le Liban et éclairent les points de vue de diverses écoles étrangères, certaines tendances de la recherche actuelle.
Un numéro très copieux, fruit d’un très long travail. Saine antidote contre le simplisme réducteur.

Monique Jouffroy