Di Lavriano, Roberto Morra. Journal de voyage en Egypte, Inauguration du Canal de Suez. Paris : Librairie Gründ, traduction de Nicole Sels, Présentation d'Alberto Siliotti et Alain Vidal-Naquet, 1997, 232 p.

Les Français seraient-ils seuls à succomber au magnétisme de l’Egypte ? On pouvait le penser. Le journal de Roberto Morra di Lavriano apprend qu’il n’en est rien. Invité par le khédive Ismaïl à l’inauguration du canal de Suez en novembre 1869, il découvre ce pays singulier, sa civilisation qui plonge aux racines de l’histoire, son peuple aimable et souriant. Au-delà de l’enchantement des fêtes et des fastes de l’hospitalité du khédive, il sait mesurer l’importance du Canal, le caractère "grandiose" et "bénéfique" de l'œuvre de Ferdinand de Lesseps, le "génie" de son créateur ; en même temps, il songe à l'avenir, aux bouleversements que le Canal apporte à l'équilibre mondial ; il s'interroge sur la sagesse des hommes. Le récit de Lavriano est si vivant, son enthousiasme si communicatif que, chacun, comme à la lecture d'un roman d'aventure, veut connaître la suite. Et après… ?
L'introduction d'Alberto Siliotti(écrivain et journaliste spécialisé en égyptologie et en archéologie des pays du Proche-Orient )sait, dans un impressionnant raccourci, retracer "l'épopée" du canal de Suez jusqu'au jour de son inauguration qui marque à la fois l'aboutissement d'un rêve et l'entrée de l'Egypte dans le concert des nations ; il place, ainsi, le récit de Roberto Morra di Lavriano dans sa perspective historique. Siliotti nous décrit les préparations pratiques et les détails des festivités avec tous les grands chefs du monde qui y ont assisté, les différents bateaux et voiliers qui ont participé et même les différents banquets organisés en leur honneur. Le khédive Ismaïl voulait laisser dans l'esprit de tous les assistants un souvenir ineffaçable. Ensuite cette introduction détaillée nous transmet une perspective historique retraçant l'histoire de la région du Canal de Suez depuis l'antiquité jusqu'à nos jours.
Alain Vidal-Naquet(ex-diplomate et fonctionnaire des Nations unies, expert des questions concernant les pays en voie de développement) nous présente ensuite notre auteur et sa vie. Roberto Morra di Lavriano, né le 24 décembre 1830 à San Marzano, dans la province de Turin, fut tout à la fois un aristocrate, un militaire, un homme politique et un diplomate. Il fut aussi un grand voyageur, curieux tout autant des monuments historiques que des paysages et des habitants des pays qu'il visitait. Toute sa vie, il ne cessa de voyager ; il visita l'Egypte en 1869, et par la suite la Turquie et la Grèce, la Russie, la Hollande, la Belgique, l'Angleterre et les pays scandinaves.
Le livre que nous présentons est en réalité son journal (trois volumes manuscrits à couverture de cuir), qui raconte en détail ce premier grand voyage qu'il fit à l'âge de trente-neuf ans. Il y raconte avec beaucoup d'esprit et de perspicacité les moments historiques de cette journée d'inauguration du Canal de Suez, l'arrivée de la flotte internationale et du bateau de l'impératrice Eugènie, sa rencontre avec Ferdinand de Lesseps, inventeur du Canal, et avec ses proches, l'hospitalité munificente du vice-roi d'Egypte et des puissants chefs arabes. Mais il sait également porter un œil attentif à la population et à la nature environnante, aux grandes et aux petites villes qu'il parcourt en Haute-Egypte. Ses descriptions sont pleines d'humour, d'amour pour les gens, et il critique avec justesse certains comportements des Occidentaux, qui n'ont pas toujours su apprécier la dignité et l'humanité du peuple égyptien. Ses réactions devant les imposants monuments de l'Ancienne Egypte et les photographies qu'il rapporta sont un témoignage inestimable pour les amateurs d'Histoire et de voyages. Son parcours, plein d'anecdotes colorées, nous entraîne à sa suite dans les grands temples du Haut-Nil, devant l'obélisque de Cléopâtre, la colonne de Pompée, dans les rues du Caire, dans ses mosquées, au pied des minarets, au fond des hypogées, et dans les petits villages. Il trace des descriptions enthousiastes des grands temples de Thèbes, Louqsor, Karnak, Philae et autres lieux.
Ce voyage sur le Nil nous laisse assurément une grande nostalgie quand nous le comparons au tourisme d'aujourd'hui, hâtif au point que les gens n'ont plus le temps d'imaginer la vie de ces mondes révolus. Au contraire, le voyageur du siècle dernier devait affronter l'inconfort du voyage – et ce fut le cas du général di Lavriano, malgré l'hospitalité du khédive : il put ainsi cultiver les sentiments de curiosité, d'aventure, de découverte d'un monde à la fois passé et présent. Ces cahiers ont le pouvoir de faire revivre, à travers son regard et ses paroles, un monde non seulement riche de monuments historiques, mais aussi d'hommes, de femmes et de paysages éternels, mêlés à la grande et à la petite histoire. Ce qui rend la lecture de ces cahiers particulièrement intéressante, ce sont les photos jointes au texte, que le général di Lavriano avaient achetées au Caire et à Alexandrie lors de son départ d'Egypte. Il s'agit d'un recueil de remarquable valeur historique et documentaire parce que ces images, qui peuvent être datées entre 1860et 1868, sont parmi les plus anciennes photos que nous possédons aujourd'hui sur l'Egypte du XIXème siècle. Ce portefeuille comprend cinquante photographies qui représentent les premières vues du Canal de Suez, des images du Caire et de ses monuments.
Il illustre également l'une des premières "croisières" sur le Nil et en Haute-Egypte. A ces documents s'ajoutent fort heureusement les photos provenant des archives de la Compagnie de Suez. Elles complètent admirablement la présentation de ce voyage qu'Alberto Siliotti a accompagné d'illustrations de personnages et de paysages de l'époque qui nous font revivre la vie quotidienne de l'Egypte du XIXème. Ces images et le texte de Roberto Morra di Lavriano reconstituent dans son ensemble un voyage à travers le temps qui devrait intéresser autant un public jeune et curieux que les amateurs de l'histoire du passé. Il faut finalement ajouter que le prix du livre est très bon marché comparant à la qualité qu'il présente.
Mahmoud Ismaill