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Korsholm Nielsen, Hans Christian, et Skovgaard – Petersen, Jakob, editeurs, Middle Eastern Cities, 1900-1950,

Public places and Public spheres in Transformation, Institut Danois à Damas, Presses universitaires d’Aarhus, Aarhus, 175 pages, 2001. Co-édité par Hans Christian Korsholm Nielsen et Jakob Skovgaard – Petersen, du Département d’ethnographie et d’anthropologie sociale de l’Université d’Aarhus, cet ouvrage traite des transformations radicales qui ont marqué la vie urbaine de quelques-unes des principales villes du Moyen-Orient, entre 1900 et 1950. Cette période, assez souvent négligée au profit de celles plus anciennes ou plus contemporaines, assiste en effet rapidement au renforcement des sphères du public, dont l’émergence durant les décennies précédentes a été en partie due à l’essor de la presse et des nouvelles institutions éducatives.
Plus particulièrement, il s’attache à montrer par une série d’études éclairantes de quelles manières ces transformations de villes choisies ont été vécues et interprétées par leurs habitants. Les chapitres tentent donc de saisir les relations complexes entre le nouvel ordre urbain, les modes de vie des populations et la mise en place négociée de ces relations dans la nouvelle sphère publique. Des productions culturelles allant du cinéma à l’urbanisme, du musée à la poésie et à la photographie, mais également des lieux et des activités de divertissement et de commerce ont été prises pour cas d'étude au sein des villes du Caire, de Damas, Sana’a, Tunis et Istanbul.
La sortie de cet ouvrage peut être considérée, à notre avis, comme un événement marquant dans les « Middle Eastern studies ».
Première publication de l’Institut danois à Damas, installé dans les murs d’une belle demeure entièrement restaurée du début du XVIème siècle et située en plein centre historique, ce recueil d’articles a choisi de porter son attention sur l’une des questions fondamentales : la formation et la transformation des lieux urbains. « Introduction : Public places and public spheres in transformation » : introduite par Skovgaard – Petersen, à travers son analyse des différents modes de l’espace, de sa conception à sa perception et son expérience, les auteurs se sont attachés à traiter de thématiques variées à partir de leurs investigations. Skovgaard – Petersen est également l’auteur, précisons – le, de l’éclairant livre « Defining Islam for the Egyptian state : Muftis and Fatwas of the Dar – Al-Ifta (social, economic and political studies of the Middle –East and Asia) » .
Walter Ambrust réexplore, dans son « Colonizing popular culture or creating modernity », la relation entre la modernité et le fait colonial par le biais d’une interprétation de la filmographie naissante du cinéma égyptien – dont certains canaux satellitaires diffusent pour notre plus grand plaisir les belles productions. Des berges du Nil au Mississipi, comparant la création des icônes culturelles aussi présentes que nostalgiques de deux monstres sacrés de la chanson arabe, Oum Kalthoum et Abd el – Wahab, avec celle d’Elvis Presley, l’auteur plaide pour l’intérêt d’une analyse stimulante des représentations nombreuses de la modernité et de son legs. Il avance finalement que les dynamiques sociales et les cultures populaires relevant du contexte urbain et colonial ne sont pas (encore) prises en compte par un effort de conceptualisation, au moins via le couple ambivalent et toujours complexe de l’acceptation et du refus du pouvoir colonial, de sa mise en ordre et de son idéologie.
Toujours sur le plan du cinéma, mais rapporté à Damas et plus directement au sexe – les icônes du chant filmé (ou du film chanté, c’est selon) ayant sans nul doute bercés des générations de spectacteurs dans un érotisme lancinant -, Elizabeth Thompson s’est engagée dans une charge plus critique, sur le plan politique et culturel . « Sex and cinema in Damascus : The gendered politics of public space in a colonial city» montre que l’émergence de ce cinéma a alimenté les tensions déjà existantes entre les nouveaux consommateurs de la modernité et les défenseurs (traditionnels et religieux) d’un ordre et d’une morale du Public, sous les bannières pourtant opposées du colonial et de l’anti-colonial. Les « usagers » des espaces publics ont pu transgresser puis subvertir progressivement l’ordre planifié et la morale inscrite dans les pierres de la ville. Cependant, parmi eux, les femmes ont affronté des vagues de mécontentement et d’hostilité violente à leur conquête de ces mêmes espaces, les salles obscures devenant alors le théâtre de rixes parfois sanglantes.
Les contributions de Karine van Niewerk et de Mercedes Volait, prenant pour terrain al- Qahira ont tenté une interprétation historique de la vie sociale d’une de ses rues, Muhammad ‘Ali (K. van Niewerk), et abordé la première période de l’architecture domestique et de l’urbanisme, en particulier à travers les planches et croquis originaux du Plan directeur de Mahboub, dressé de 1934 à 1935 (« Town planning schemes for Cairo », de M. Volait).
« The pleasure of public space Muhammad ‘Ali street and the nightclubs in Cairo (1900 – 1950) » de Karine van Niewerk a réussi à restituer le lien entre les différentiations morales et spatiales appliquées aux travailleuses du divertissement et du festif. Elle montre bien comment les chanteuses et danseuses de cette rue, animant les mariages interminables de joie et de sueur, se sont vues assez vite menacées par la réputation sulfureuse (et rentable) des boites de nuit populaires : corruption (supposée) de la chair, corruption de l’âme.
La contribution de Christel Braa, intitulée « The early museums and the formation of their publics », donne un aperçu des récentes études concernant les musées nationaux et leur apport à l’élaboration des identités nationales. L’auteur explique l’évolution des premiers musées d’antiquités du Caire, Beyrouth et Damas à Bagdad et Istanbul, ainsi que leurs rôles dans les systèmes d’instruction et d’éducation mis en place. Les musées ont servi à créer une sphère moderne du public dans laquelle les nouvelles formes de citoyenneté se donnaient à voir, s’exposaient dans une mise en scène du passé au service de la modernité.
Dans « Istanbul in the 1940’s and the Garip poets », Henning Goldback emmène pour sa part le lecteur à Istanbul, au fil de la lecture de l’ouvrage coédité de trois poètes Turcs au début de la deuxième Guerre Mondiale. Ces trois textes invitent à la visite de cette ville intercontinentale et si fascinante sous le double sceau de l’étrangeté et de la simultanéité. Sa modernité urbaine, dans ses heurts, ses transitions et ses révélations, s’en est trouvée photographiée à travers l’approfondissement qu’il nous offre de certaines expressions métonymiques – expressions qui percutent les images poétiques comme des tambours de sens de la vie urbaine. Le deuxième coéditeur, Hans Christian Korsholm Nielsen, a présenté dans son « The appearance and disappearance of public space » une étude fort documentée sur le rôle de l’ordre ottoman dans la province arabe éloignée de Sana’a. L’auteur analyse le développement urbain impérial d’un nouveau centre administratif situé en dehors du suq local - véritable colonne vertébrale traversant la ville - durant ce qu’il définit comme la deuxième occupation turque. Il le présente comme un élément essentiel du débat portant sur la ville coloniale en général. Dans la littérature occidentale post-1872, ce secteur proche des lieux du pouvoir impérial a été décrit comme le lieu par excellence de l’ordre et de la civilisation, en opposition avec suq el – Milh (littéralement le marché du sel) et son « désordre ». C’est cette opposition « ordre / désordre » qui marque, selon lui, l’avènement ou la mise en péril de l’espace public.

Enfin, « Construction of the public sphere in the Middle Eastern medina during the first half of the 20th Century » d’Anton Escher traite de la représentation photographique de la vie sociale, rejoignant, mais de manière « archétypique », le reste des participants sur la portée et l’enjeu de la mise en visibilité et de l'élaboration des représentations sociales. Plutôt que de privilégier les questions de complexité, de fragmentation et de contradiction de la vie urbaine, A. Escher contraste quelque peu dans l’ouvrage par son approche idéalo-essentialiste. Dans sa recherche d’un type idéal de représentation de la construction (sociale) des rapports entre les sexes dans la sphère publique, l’auteur affirme que la dimension du genre et de l’espace devrait être traitée comme une structure moins dynamique qu’il n’y paraît. Se démarquant de la position généralement admise du rythme, accéléré pour cette période, des changements et des contestations stimulés par la différentiation spatiale et sexuelle, il a cependant le mérite de souligner la mise en tension nécessaire (mais risquée) entre les villes réelles et les villes idéales, l’ensemencement mutuel de l’imaginaire et du réel, dans la connaissance historique.
Cet ouvrage assez homogène exprime – et c’est là tout son intérêt - plusieurs nouvelles tendances dans ce genre d’études, ainsi que les derniers développements méthodologiques qui questionnent les rapports entre les genres et les espaces examinés notamment par le biais de l’histoire culturelle appliquée à la période postcoloniale. En tant que telle, cette importante publication nous confirme la fraîche pertinence de ces pistes de recherche, et nous invite à les mettre avantageusement en chantier.
Sadri Bensmaïl.