Saeed Paivandi : Religion et éducation en Iran. L’échec de l’islamisation de l’école. L’Harmattan, 2006, 226p, 20€.

L’ouvrage est le fruit d’une recherche commencée dès le début de la Révolution de 1979 en Iran, époque où l’auteur était étudiant en maîtrise de sociologie à l’Université de Téhéran et enseignant du secondaire. Cette période riche de mouvements notamment au moment de la révolution culturelle (1980-83), lui a permis d’être « observateur participant » de la première phase d’islamisation du système éducatif.
De cette période, il témoigne également de la répression caractérisée par l’imposition du nouvel ordre islamique, l’épuration en masse des enseignants, le changement des programmes, l’endoctrinement religieux, la propagande idéologie et politique.
Dès l’instauration de la République islamique, ses dirigeants ambitieux ont tenté de mettre en place un système éducatif islamisé face à l’école laïque à l’occidentale, laquelle prit forme depuis la fin du XXème siècle et s’est unifiée et concrétisée sous l’impulsion de Reza Shah. Le but principal mais « illusoire » était de dé-laïciser cette école néocoloniale, non irriguée par la loi coranique et de la remplacer par un système utopiste, associant la spiritualité, la moral religieuse et l’enseignement.
Le dogme doit inculquer aux citoyens musulmans que le projet de l’islam chiite se cristallise autour de l’action, de l’éthique et de la conduite spirituelle. Notons que l’islamisation de l’école en Iran est intervenue après un siècle de laïcisation.
Cette évolution montre bien que, dans les sociétés musulmanes comme en Iran, la sécularisation et la laïcisation sont loin d’être linéaires et irréversibles. Cette fragilité nous interroge sur le sens de l’évolution contemporaine des sociétés musulmanes. Cependant, l’école moderne, depuis sa naissance au XIXème siècle, avait tenté une voie intermédiaire pour intégrer une lecture modérée de la laïcité sans chercher à écarter l’enseignement religieux.
L’école cherchait à concilier le savoir moderne avec un enseignement obligatoire mais limité de la religion Afin d’analyser cette expérience singulière du système éducatif de la République islamique, S. Paivandi a divisé son ouvrage en trois grandes parties : le chapitre 1 s’intéresse d’abord à la naissance de l’école moderne et laïque dans le contexte historique iranien et évoque également, dans cette partie, le conflit ouvert entre la culture moderne naissante et la tradition religieuse. Le deuxième chapitre est consacré à la critique islamique vis-à-vis de l’école tout au long du XXème siècle.
On évoque les différentes formes de la résistance culturelle des mouvements islamistes : le refus de l’école moderne et la violence exercée contre ses promoteurs, la naissance des courants critiques cherchant à concilier le temporel et la spiritualité, la création des écoles islamiques parallèles. Dans la deuxième partie, l’auteur analyse les orientations philosophiques et éducatives de l’école islamisée post-révolutionnaire, la place de la religion, les différents aspects de l’endoctrinement religieux et idéologique (chapitre 3).
Est également développé un chapitre entier sur les manuels scolaires officiels qui décortique le contenu des enseignements proposés aux élèves (le quatrième chapitre). La grille élaborée pour l’analyse retient plusieurs thématiques comme la place de la pensée et de la culture religieuse dans les manuels, leur passéisme, le rigorisme moral, l’identité de l’individu, l’orientation sexuée des textes et l’image de l’Occident.
La troisième partie de l’ouvrage est centrée sur le bilan de l’école islamisée en Iran, à partir d’enquêtes sociologiques et du discours officiel. L’ouvrage se propose de montrer comment les élèves vivent une école répressive et intolérante et se socialisent au sein d’un royaume d’interdits ( chapitres 5 et 6). L’institution scolaire et la culture juvénile s’opposent sur tous les plans : il s’agit de deux univers mentaux antagonistes ou de deux grilles conceptuelles qui n’appartiennent pas au même moment historique. Les élèves parlent de leurs expériences, résistances, transgressions, et du sens qu’ils attribuent à cette éducation religieuse. Ils parlent aussi des tensions culturelles engendrées par la rencontre conflictuelle des univers mentaux antagonistes à l’école.
Le chapitre 6 est réservé à l’éducation des filles, qui subissent une pression plus importante quant au respect des règles institutionnelles, vestimentaires et comportementales. Le dernier chapitre traite enfin du bilan de l’école islamisée selon les acteurs institutionnels et les médias et aussi du timide processus de désislamisation du système éducatif engagé en Iran à la suite de la crise ouverte de l’école religieuse.
Le point central du bilan de l’école islamique iranienne dans les débats en cours est sans doute son échec à former le nouvel individu islamique, car la jeunesse, qui devait être imprégnée de culture islamique, se retourne dans sa majorité contre l’idéologie et la culture du système éducatif ; elle est devenue le porte-drapeau des changements dans ce pays. C’est là peut être le début d’un changement profond par le bas, pour tourner la page du fondamentalisme religieux en Iran.
Ata Ayati