L’ouvrage est le fruit d’une recherche commencée dès le début de
la Révolution de 1979 en Iran, époque où l’auteur était étudiant
en maîtrise de sociologie à l’Université de Téhéran et enseignant
du secondaire. Cette période riche de mouvements notamment au moment
de la révolution culturelle (1980-83), lui a permis d’être « observateur
participant » de la première phase d’islamisation du système éducatif.
De cette période, il témoigne également de la répression caractérisée par
l’imposition du nouvel ordre islamique, l’épuration en masse des enseignants,
le changement des programmes, l’endoctrinement religieux, la propagande
idéologie et politique.
Dès l’instauration de la République islamique, ses dirigeants
ambitieux ont tenté de mettre en place un système éducatif
islamisé face à l’école laïque à l’occidentale, laquelle
prit forme depuis la fin du XXème siècle et s’est unifiée
et concrétisée sous l’impulsion de Reza Shah. Le but
principal mais « illusoire » était de dé-laïciser cette
école néocoloniale, non irriguée par la loi coranique et
de la remplacer par un système utopiste, associant la
spiritualité, la moral religieuse et l’enseignement.
Le dogme doit inculquer aux citoyens musulmans que le projet de
l’islam chiite se cristallise autour de l’action, de l’éthique et
de la conduite spirituelle. Notons que l’islamisation de l’école
en Iran est intervenue après un siècle de laïcisation.
Cette évolution montre bien que, dans les sociétés musulmanes
comme en Iran, la sécularisation et la laïcisation sont loin
d’être linéaires et irréversibles. Cette fragilité nous
interroge sur le sens de l’évolution contemporaine des
sociétés musulmanes. Cependant, l’école moderne, depuis
sa naissance au XIXème siècle, avait tenté une voie
intermédiaire pour intégrer une lecture modérée de la
laïcité sans chercher à écarter l’enseignement religieux.
L’école cherchait à concilier le savoir moderne avec
un enseignement obligatoire mais limité de la religion
Afin d’analyser cette expérience singulière du système
éducatif de la République islamique, S. Paivandi a divisé son ouvrage en
trois grandes parties : le chapitre 1 s’intéresse d’abord à la naissance
de l’école moderne et laïque dans le contexte historique iranien et évoque
également, dans cette partie, le conflit ouvert entre la culture moderne
naissante et la tradition religieuse. Le deuxième chapitre est consacré à
la critique islamique vis-à-vis de l’école tout au long du XXème siècle.
On évoque les différentes formes de la résistance culturelle des
mouvements islamistes : le refus de l’école moderne et la violence
exercée contre ses promoteurs, la naissance des courants critiques
cherchant à concilier le temporel et la spiritualité, la création
des écoles islamiques parallèles. Dans la deuxième partie, l’auteur
analyse les orientations philosophiques et éducatives de l’école
islamisée post-révolutionnaire, la place de la religion, les différents
aspects de l’endoctrinement religieux et idéologique (chapitre 3).
Est également développé un chapitre entier sur les manuels scolaires
officiels qui décortique le contenu des enseignements proposés aux
élèves (le quatrième chapitre). La grille élaborée pour l’analyse
retient plusieurs thématiques comme la place de la pensée et de la
culture religieuse dans les manuels, leur passéisme, le rigorisme moral,
l’identité de l’individu, l’orientation sexuée des textes et l’image de
l’Occident.
La troisième partie de l’ouvrage est centrée sur le bilan de l’école
islamisée en Iran, à partir d’enquêtes sociologiques et du discours officiel.
L’ouvrage se propose de montrer comment les élèves vivent une école répressive
et intolérante et se socialisent au sein d’un royaume d’interdits (
chapitres 5 et 6). L’institution scolaire et la culture juvénile
s’opposent sur tous les plans : il s’agit de deux univers mentaux
antagonistes ou de deux grilles conceptuelles qui n’appartiennent
pas au même moment historique. Les élèves parlent de leurs expériences,
résistances, transgressions, et du sens qu’ils attribuent à cette éducation
religieuse. Ils parlent aussi des tensions culturelles engendrées par la
rencontre conflictuelle des univers mentaux antagonistes à l’école.
Le chapitre 6 est réservé à l’éducation des filles, qui subissent
une pression plus importante quant au respect des règles institutionnelles,
vestimentaires et comportementales. Le dernier chapitre traite enfin du bilan
de l’école islamisée selon les acteurs institutionnels et les médias et aussi
du timide processus de désislamisation du système éducatif engagé en Iran à
la suite de la crise ouverte de l’école religieuse.
Le point central du bilan de l’école islamique iranienne dans les débats en
cours est sans doute son échec à former le nouvel individu islamique, car
la jeunesse, qui devait être imprégnée de culture islamique, se retourne dans
sa majorité contre l’idéologie et la culture du système éducatif ; elle est
devenue le porte-drapeau des changements dans ce pays. C’est là peut être le
début d’un changement profond par le bas, pour tourner la page du
fondamentalisme religieux en Iran.
Ata Ayati