Valérie Pouzol : Clandestines de la paix. Editions Complexe, 2008, 284 pages, 20€.

Valérie Pouzol, polyglotte, jeune agrégée d’histoire et docteur de l’EHESS, chercheuse associée à l’Institut d’histoire du temps présent, enseigne également à l’Ecole pratique des hautes études. Cet ouvrage, histoire d’un désir de paix, est lié à une thèse dirigée par Lucette Valensi, soutenue après de difficiles recherches de terrain, notamment à Jérusalem, entre 1995 et 1999, marquées par entretiens, consultations d’archives personnelles, très nombreuses lectures, à une période de « déliquescence des accords de paix ».
Dans une préface élégante et solide, peut-être trop optimiste - est-il possible d’espérer en deux Etats souverains sur les 27 000 km2 de la Palestine mandataire – Lucette Valensi présente ce livre « à la fois novateur et audacieux « , travail pionnier sur les « Clandestines de la paix « , Palestiniennes et Israéliennes, qui livre « une information inédite et abondante « . Les organismes interrogés ne relèvent pas de formations politiques institutionnalisées. L’auteur, en une introduction de dix pages, précise son propos : une quête de justice d’une femme chercheuse et étrangère.
La paix, quoique valeur universelle par excellence, est moribonde au Proche-Orient. Les femmes interrogées sont des passeurs de frontières ; elles sont peu visibles dans les images qui évoquent tour à tour la guerre et la paix ; leur travail se situe sur le long terme ; il convient cependant de s’interroger sur leur présence importante dans les initiatives de paix. Les Israéliennes sont en moyennes peu politisées ; des Palestiniennes ont un passé d’activistes. Chacune des trois parties : l’appel lancé aux femmes, l’impossible deuil, passer à l’acte militant, distingue Palestiniennes et Israéliennes, et se termine par des remarques générales. Malgré un engagement national précoce des Palestiniennes – d’abord dans les œuvres caritatives dès 1903 – il sera toujours difficile de dépasser cette fonction, en dépit de l’évolution des assignations faites à la féminité : la femme est d’abord mère, génitrice et éducatrice ; il est à noter que dès les années 20 la formation des jeunes filles est devenue un enjeu nationaliste ; en 1929 se réunit à Jérusalem le premier congrès des femmes arabes, issu alors de la grande notabilité. Nonobstant quelques exemples et la formation en 1965 de l’Union des femmes palestiniennes, il leur est difficile de dépasser le thème de mères de guerriers et d’initiatrices aux valeurs nationales. Pour les femmes sionistes, « l’histoire de leur organisation est celle d’une sujétion relativement rapide à l’idéal pionnier qui fait disparaître en une dizaine d’années toute voix revendicatrice : l’édification d’un sionisme socialiste, l’idéal national, l’emportent dans la lutte contre les inégalités sexuelles ; malgré la loi votée en 1954 sur l’égalité des femmes, les codes israéliens s’adressent aux femmes comme à des êtres socialisés par le mariage et la maternité.
Dans la seconde partie se pose la question : les femmes doivent-elles accepter le deuil d’elles-mêmes – c’est-à-dire renoncer à soi – pour épouser la cause nationale et ses conséquences ? L’histoire de cette insoumission est difficile à tracer. Existe néanmoins un féminisme radical qui a cherché à explorer toutes les formes d’oppressions ; un féminisme clandestin a partie lié avec l’émergence du groupe de femmes pour la paix, dans les deux camps. Malgré des traces anciennes, il émerge vraiment chez les Palestiniennes dans les années 70 ; favorisé par de jeunes militantes éduquées dans les universités étrangères et depuis peu dans les nouvelles universités palestiniennes, il est freiné par le déclenchement de la deuxième Intifada.
Chez les Israéliennes, le mouvement est interprété comme une remise en cause d’un sionisme masculinisé ; un mouvement féministe apparaît dans les années 70 ; s’il n’a jamais pu prendre une position commune sur le problème palestinien, il a favorisé l’émergence de mouvements de femmes favorables à la paix, contribution « peu connue et peu honorée » Dans la dernière partie, il restait à enquêter sur les trajectoires des actrices elles-mêmes : 152 Israéliennes, 42 Palestiniennes interrogées.
Dans les deux sociétés, les plus actives sont des diplômées de l’Enseignement supérieur ; les Palestiniennes sont en partie de religion grecque orthodoxe ou anciennes élèves des Quakers. Ces mouvements, comme d’autres dans le monde, « outre leur faible structure institutionnelle, le caractère spontané de leur mise en place, leur tendance à laisser de côté la question du pouvoir et de sa conquête, inventent une politique de contre-pouvoir qui pose les bases d’une réflexion sur les principaux dysfonctionnements ethiques, idéologiques et économiques » de leurs sociétés. En final, un aveu de tristesse - « La trop grande dispersion des groupes de paix et leur manque de coopération avec les forces politiques les rendent peu aptes, dans le court terme, à influencer les prises de décision officielles » « L’obstination de cette poignée d’individus présente surtout un garde-fou aux dérives violentes de deux sociétés en guerre » Cette chronique peu connue des rencontres entre militantes pacifiques leur rend effectivement justice et souligne la difficile articulation entre mouvements féministes et lutte nationale.
En annexe, glossaire des organisations, déclarations, chronologie, sources, bibliographie, index.
Monique Jouffroy