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Rachid Tlemcani : Elections et élites en Algérie. Paroles de candidats Alger, Chihab éditions, 2003, 279 p.

Al’heure de l’élection présidentielle de 2004 en Algérie, l’intérêt de l’ouvrage de Rachid Tlemçani qui analyse les grandes étapes de l’élection précédente qui avait vu la consécration d’Abdelaziz Bouteflika à la présidence de la République en avril 1999 apparaît évident. Derrière l’étude de cette élection présidentielle anticipée, il faut voir, comme y invite le titre, une analyse du système politique algérien pris dans sa globalité. Faisant fi d’une distinction entre « élection » et « cooptation » dans un souci soutenu de distance avec les analyses ambiantes qui portent sur la vie politique algérienne, l’auteur démontre que les élections pluralistes sont utilisées comme de nouveaux instruments de la cooptation des élites dans un contexte marqué par l’absence de vie démocratique. Trois grandes parties lui servent à développer cette analyse. Après avoir examiné, l’organisation et les instruments de contrôle qui ont concouru à la tenue de l’élection, il prend en compte les déclarations des candidats prononcées à l’occasion de la campagne électorale, pour finalement aborder les conditions d’exercice de la fonction de Président de la République par A. Bouteflika lui-même.
Par cette élection présidentielle, les décideurs algériens entendaient trouver un successeur à Liamine Zeroual qui avait mené à bien la dernière phase de la reconfiguration du système politique algérien après l’annulation en janvier 1992 du deuxième tour des élections législatives face à la victoire écrasante du FIS qui se profilait. Contre toute attente, L. Zeroual avait été désigné pour diriger le ministère de la Défense nationale en juillet 1993, et les institutions de la transition politique du pays, en tant que président d’Etat, en janvier 1994 puis élu président de la République en novembre 1995. Son élection avait montré à quel point l’armée jouait un rôle central dans la désignation du candidat.
L’élection de 1999, va dès lors montrer que l’armée, cette institution « pivot du régime politique », est traversée par des luttes d’intérêts et des courants d’opinion au même titre que la société toute entière. Le choix du candidat s’apparente à un arbitrage des différentes positions qui se cherchent tout d’abord au sein de l’armée, comme le montre par exemple, le fait que Khaled Nezzar traitera A. Bouteflika de « canasson » avant de le soutenir finalement en janvier 1999. Qui dit cooptation ne dit donc pas uniformité. Cette pluralité se retrouve à la base du processus électoral. C’est en effet au cours de la « pré-campagne » électorale que s’observent les premiers positionnements. Traversant différents secteurs de la société, des comités de soutien aux candidats émergent. Il s’agit dès lors de comprendre les raisons de l’entrée dans la compétition des autres candidats. On peut y voir ce qu’on appellera un « effet-système », compris comme effet légitimant le droit à concourir donné par la participation au pouvoir d’une personnalité. Parmi les candidats qui sont en effet pour la plupart issus du système, on retrouve cinq des huit chefs de gouvernement de la période post-octobre 1988. Sept des onze prétendants ont été membres du comité central ou du bureau politique du FLN.
D’autres critères expliquent également cette entrée dans la course : la participation à la guerre de libération nationale au côté d’un combattant devenu aujourd’hui une personnalité influente, tout comme le népotisme, ou encore l’idéologie, sont quelques-uns uns des facteurs identifiés par l’auteur. La formalisation de courants politiques sert par définition à donner un contenu au pluralisme politique. R. Tlemçani nous rappelle à cet égard que chacun des candidats a reçu des assurances de la part de quelques décideurs. Les conditions qui ont prévalu à la sortie des candidats de la compétition politique sont également riches en enseignement.
Le capital relationnel acquis dans le monde diplomatique du candidat Bouteflika aurait conduit les décideurs qui étaient pris jusque-là dans un équilibre très instable à opter pour lui. Produit de la mobilisation des appareils étatiques, la figure d’un « favori » va alors se dégager rapidement. Les meetings à l’intérieur du pays rappellent « ceux organisés à l’époque du parti unique et trahissent un sérieux coup de main de la part des officiels ». Dès lors, les candidats ne croient plus en la possibilité d’une alternance. Le retrait de la compétition des autres candidats doit donc se comprendre comme la frustration de ne pas avoir été coopté. Les candidats dénoncent alors la fraude qui s’annonce sur une grande échelle. La « manipulation » du corps électoral qui peu de temps avant l’élection avait augmenté de 2,5 millions de voix n’était elle déjà pas l’annonce que la fraude, qui s’était par ailleurs maintenue depuis la période coloniale, avait déjà débuté ? Le recours par les autorités aux bureaux de vote itinérants qui sillonnent les hauts plateaux et traversent le Sahara sera alors considéré comme l’instrument majeur de la fraude du fait de la difficulté à pouvoir les contrôler.
La description qui est donnée des candidats s’inscrit dans une caractérisation des élites beaucoup plus imprégnées de la culture de la suspicion que de la culture de la transparence. R. Tlemçani note qu’aucun candidat n’a revendiqué publiquement le droit au débat contradictoire, ce qu’il analyse comme un double accord tacite, le premier entre les candidats eux-mêmes, le second entre les candidats et les décideurs.
Une telle caractérisation des candidats renvoie à la nature des élus qui sont en fait ceux de l’Administration et des pouvoirs occultes. Affublés d’une image dépréciée, ils « n’ont pas une grande crédibilité et sont perçus comme des affairistes ». On comprendra dès lors que les partis politiques ne sont pas exempts de toute responsabilité dans la crise du système. Des états-majors de partis n’ont-ils pas hésité à négocier leur participation aux élections en contrepartie de quotas de voix pré-établis ?
L’analyse du système est également intéressante en ce que pose l’irruption des mouvements sociaux comme un facteur aggravant de la crise de légitimité du système : « La rue devient manifestement un grand enjeu de médiation entre l’Etat et société, élites et peuples et forces de l’ordre et mouvement social ». Finalement, l’auteur se demande si on ne cherche pas à « impliquer le peuple dans l’impasse politique à laquelle le régime fait face depuis plusieurs années ». Par ailleurs, en situant l’élection présidentielle au regard du repositionnement qu’opère l’Etat algérien dans le nouvel ordre sécuritaire en Méditerranée et dans les contraintes de la mondialisation, Rachid Tlemçani ouvre de nouvelles pistes de recherche sur les transformations des systèmes politiques induites par les processus qui oeuvrent à la globalisation.
Ces nouvelles interrogations pourraient venir nourrir les analyses des transitions politiques développées à partir des années soixante-dix.
Didier Le Saout