Situé aux portes de l'Orient, reliée par le Nil majestueux tant à l'Afrique plus profonde qu'à la Méditerranée et à l'Occident, la ville du Caire jouit d'une situation géographique exceptionnelle : entourée de toutes parts de solitudes désertiques, c'est pourtant une ville de contacts et de confluences. Avec ses quelque 30 000 hectares de surface et 12 millions d'habitants, elle prend place parmi les mégapoles les plus prestigieuses de la planète, au cœur du monde arabe ; fascinante en raison de sa longue histoire si mouvementée, étonnante aussi par sa capacité de résistance aux contraintes d'un milieu difficile, elle sait s'adapter aux difficultés nouvelles qui résultent du poids énorme d'une démographie galopante ; l'admiration que suscite la capitale égyptienne doit beaucoup sans doute à ce que la ville aux mille minarets rend manifeste l'inlassable triomphe du labeur et du génie humains.
Le Caire apparaît avant tout au visiteur comme une cité populeuse, cosmopolite, à l'atmosphère bruyante et toujours animée ; protéiforme, elle est l'héritage d'un passé prestigieux et sans cesse recomposé. Métropole dévorante sujette aux méfaits d'une pollution parfois accablante, menacée aussi par l'uniformisation accentuée d'un tissu urbain qui s'étend démesurément, elle est dynamisée depuis les récentes années par un étonnant développement économique ; poursuivant journellement sa croissance, elle s'étend actuellement au-delà même du Ring Road construit pour l'enserrer, selon une très large boucle qui court des pieds des fameuses pyramides de Gizeh à l'aéroport d'Héliopolis, depuis le faubourg d'al-Marg jusqu'au sud du Vieux-Caire.
Cette bouillonnante métropole contemporaine a recouvert les témoins d'un passé cinq fois millénaire. Ce qui reste de la ville ancienne ne représente plus guère qu'un pour cent de la surface urbanisée actuelle (trente mille hectares). Les "villes nouvelles", installées depuis une dizaine d'années dans un désert qui a longtemps paru indomptable, ont maintenant pris au piège, à distance respectueuse, les augustes monuments funéraires de Kheops, Khephren et Mykérinos. L'antique Memphis et les pyramides de Saqqarah font face, sur la rive occidentale du fleuve, aux hautes cheminées des usines de Helwan et aux massives tours de la ville du 15 mai. Toute l'histoire égyptienne est ainsi présente dans une cité dont la véritable naissance ne remonte cependant qu'à 641 (fondation de Fustât par les conquérants arabes venus du Hedjaz) et 969 (fondation de Qâhira par les Fatimides venus de Tunisie).
Hérodote a appris à l'Occident que l'Egypte était un don du Nil. Un coup d'œil sur une carte nous montre, tout aussi clairement, que le Nil devait être, à cet endroit, le site d'une grande ville. A quelques kilomètres au sud de la tête du delta du Nil (qui n'a cessé de se déplacer vers le nord du fait de l'alluvionnement), se développèrent Memphis, puis, un peu plus au nord, Fustât commande l'accès à la fois aux régions agricoles du Delta, et à la moyenne et haute Egypte. C'est d'ici que l'on peut dominer l'Egypte. En ce lieu, le passage du fleuve est aisé, ce qui explique sans doute que la capitale ait pu être établie indifféremment sur la rive occidentale ou orientale : Memphis à l'ouest ; mais Héliopolis à l'est tout comme la romaine Babylone. Les Arabes adoptèrent aussi la rive est, peut-être parce que le conquérant 'Amr était soucieux de maintenir ses communications avec l'Arabie ; mais les Fatimides n'hésitèrent pas à mettre le fleuve entre leur capitale et l'Ifriqiya d'où ils venaient. Quel que fut l'emplacement choisi, les communications avec la mer étaient aisées et, par la Méditerranée proche, c'était le monde qui était à portée de l'Egypte et de sa capitale.
Voici la première "biographie" de la cité, somptueusement illustrée. Dirigés par André Raymond, les auteurs en font revivre les différentes époques : la "capitale du Nord" de l'Antiquité égyptienne, la ville où se développe la religion copte, la ville musulmane, née de la conquête arabe en 641, qui en fera une de ses capitales avant de régner sur le bassin méditerranéen. Désormais, et pour une douzaine de siècles, le Caire sera la proie et le joyau de dynasties d'envahisseurs, venus d'Arabie ou de Turquie. Saladin, Barqûq, Qâytbây sont les maîtres des lieux. Les Mamelouks ornent la ville de monuments spectaculaires et somptueux que l'on peut encore admirer aujourd'hui : mosquées, madrasas, mausolées... la "cité des morts" le dispute en luxe à la ville des guerriers et marchands. Lorsque les Ottomans s'en emparent au XVe siècle, ils continuent à la faire briller au plus haut, mais le rapide passage des troupes de Napoléon en 1798 fera vaciller l'édifice. La prise du pouvoir en 1805 par un chef militaire d'origine albanaise, Muhammad 'Ali, aura des répercussions sur la capitale ; ses héritiers prennent pour modèle la France de Napoléon III, pour créer une métropole qui rivalise avec ses concurrentes européennes : traditions et styles égyptiens se transforment au contact de l'Art nouveau et de l'Art déco. La chute de Farûk voit l'avènement de Nasser, premier chef d'Etat de sang égyptien depuis plus de 2 000 ans ! Une nouvelle mutation pour faire entrer Le Caire dans la modernité, et répondre aux défis d'une des villes les plus peuplées du monde, riche d'un patrimoine artistique inégalé.
Patrimoine que le lecteur retrouvera au fil des pages, grâce aux reportages photographiques spécialement commandés : vestiges antiques, églises coptes, mosquées et madrasas aux décors de pierre, de céramique, de bois sculpté et d'ivoire, palais des émirs et des sultans, mais aussi une ville grouillante de vie qui cache des trésors... Gravures de l'Expédition d'Egypte, photographies anciennes, peintures orientalistes complètent cet ensemble.
Historien, professeur émérite à l'université de Provence, fondateur de l'IREMAM (Institut de recherches sur le monde arabe et musulman), André Raymond a réuni autour de lui une équipe d'historiens dont chacun est spécialiste d'une période :
- Ghislaine Alleaume (chargée de recherches au CNRS, directrice du CEDEJ du Caire)
- Jean-Pierre Corteggiani (relations scientifiques et techniques de l'IFAO du Caire)
- Sylvie Denoix (chargée de recherches au CNRS, IREMAM)
- Jean-Claude Garcin (professeur d'histoire et civilisation de l'Islam médiéval)
- Mercedes Volait (architecte, chargée de recherches au CNRS, laboratoire Urbama).
Jean Leclant, éminent égyptologue et le Secrétaire perpétuel de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, a accepté de rédiger l'avant-propos de cet ouvrage.
Jean-Pierre Corteggiani présente dans le premier chapitre de ce livre le site de la métropole égyptienne, des origines à l'arrivée des Arabes, en analysant le cadre géographique, les vestiges préhistoriques et les trois capitales antiques qui se sont succédées : Héliopolis, Memphis et ses nécropoles, puis Babylone d'Egypte.
Sylvie Denoix présente ensuite les premiers siècles arabes, c'est-à-dire de la conquête aux califes fatimides chiites (641 à 1171), en étudiant la ville primitive de Fustât, puis le nouveau modèle urbain que les Fatimides (969-1170) ont introduit avec la ville princière de Qâhira et le développement de la ville industrieuse de Fustât.
Jean-Claude Garcin, le spécialiste d'histoire et civilisation de l'Islam médiéval, nous présente Le Caire des Ayyoubides et des Mamelouks en passant par les époques de Saladin et Baybars (1174-1280), de Nâsir Ibn Qâlâwûn et de Barqûq (1280-1421) puis Le Caire des Circassiens et de Qâytbây (1421-1517).
André Raymond, quant à lui, présente son époque préférée, Le Caire sous les Ottomans (1517-1798) en analysant l'administration de la ville, la société urbaine, l'économie active, l'architecture publique et domestique, et il termine par une analyse détaillée du Caire au moment de l'expédition française.
Ghislaine Alleaume, directrice du CEDEJ du Caire, et Mercedes Volait, architecte et chargée de recherches au laboratoire Urbama, vont terminer cette biographie complète en présentant l'âge des mutations du Caire, c'est-à-dire les XIXe et XXe siècles, en analysant l'avènement du Caire moderne, la fièvre immobilière du tournant du siècle, la vie sociale et culturelle du milieu du XIXe siècle à 1914, Le Caire des derniers monarques à l'âge dit "libéral" sans oublier d'exposer la métropole contemporaine dans tous ses aspects culturels comme l'architecture, l'art et la littérature.
Mahmoud Ismail