Alors que les Etats-Unis allaient, fin 2002, lancer les prépératifs de leur « croisade » contre l’Irak et provoquer, par leur obsession militariste, un tollé de contestation de par le monde entier, le livre de Jean-François REVEL est sorti en France. « L’obsession anti-américaine » ne pouvait choisir une période plus mauvaise pour son édition. Dans quelque 300 pages l’auteur, « de l’Académie française », tente de démontrer le « fonctionnement », les « causes » et les « inconséquences » de l’anti-américanisme dont la France serait le pionnier.
Malgré le sous-titre de la couverture sur le « fonctionnement » et les « causes », le lecteur avisé reste sur sa faim.
Car l’auteur ne cherche pas, à dessein à fournir une analyse fine et approfondie sur la question. Le travail reste très journalistique et les raisonnements, pour mettre en question un anti-américanisme « non fondé », s’avèrent légers et du goût du grand public, mais un public fortement libéral. Ceci n’est d’ailleurs que le résultat naturel de type d’arguments que Revel a sélectionnés pour bâtir son offensive. Nulle part, il n’entre dans un débat de fond avec ses accusés. Il se contente de parler des idées reçues de l’anti-américanisme et s’efforce d’exhiber leur inexactitude en présentant des contre-arguments qui ne sont, à leur tour, que des idées reçues pro-américaines telles qu’elles sont répandues surtout aux Etats-Unis même. La nouveauté du travail de Revel c’est qu’il les ramène ici en France et les fait découvrir aux lecteurs français, ou éventuellement européens.
L’idée principale du livre demeure assez simple : L’anti-américanisme des Européens est le reflet de la succession historique de leurs échecs sur le plan économique ou politique, d’une part et de la longue suite des succès américains, de l’autre. En un mot, les Européens chicanent les Etats-Unis parce qu’ils sont obstinément jaloux des réussites des Américains, des réussites que les Européens envient sans succès.
Donc la pauvreté, l’inégalité des niveaux de vie, les guerres, les épidémies et les injustices ne sont, pour J-F Revel,
que les prétextes des anti-américains pour se vider leur sac au sujet des Etats-Unis, composés de bienveillantes personnes,
à la recherche du progrès et du bien-être du monde entier !
Alors que le lecteur s’attend à ce que cette hypothèse de jalousie historique soit soumise à l’examen des faits, l’auteur
recourt continuellement à une éthique peu connue enveloppée d’une couche philosophique pour cacher la faiblesse de son
argumentaire : « Mais la fausseté n’a jamais empêché une vue de l’esprit de prospérer quand elle est soutenue par l'idéologie
et protégée par l’ignorance. L’erreur fuit les faits lorsqu’elle satisfait un besoin » (P.25).
Par ce genre de maximes du sage à l’époque moderne, l’auteur gâche complètement une intéressante occasion de vérifier cette hypothèse assez curieuse, pour revenir à chaque fois à un registre de décapitalisation de ses adversaires. Son approche déontologique voire philosophique est, enfin de compte, plus psychanalytique qu’autre chose. Revel se veut l’explorateur d’un inconscient qui commanderait cet « anti-américainsme aveugle et infondé ».
Le livre qui voulait fustiger des idées reçues, faute d’un débat de fond, tombe à son tour, dans l’exploitation abusive
des lieux communs du néolibéralisme américain allant quelquefois à la limite de l’exagération : « L’autre erreur que
commettent les tenants de la culpabilité américaine dans les attentats de septembre consiste à croire qu’on peut couper les racines par une politique de développement et de modernisation qui de toute façon a lieu »(P117). On voit dans ce passage, qui n’est pas le seul exemple, comment J.F Revel fonde son idée que le développement se poursuit, partout au monde, sans signaler impartialement les indices du développement humain publiés par les Nations-Unis, qui confirment davantage le creusement du fossé entre le monde riche et le monde pauvre. L’autre idée met en question cette évidence en plaçant en avant de la scène quelques indices économiques et démographiques qui ne peuvent, sans être mis dans leur contexte sociologique, représenter la réalité de la distribution des progrès dans les pays pauvres.
Le livre trouve son intérêt dans la démonstration d’une «idéologie » anti-idéologique que les intellectuels libéraux
théorisent et défendent à travers le monde.
A. Mollajani