Malgré le modeste format de l’ouvrage, c’est une étude bien informée, agréable à lire, que nous offre Silvia Naef, spécialiste de l’art et de l’imagerie dans le monde arabe. Le sujet est nettement défini : l’image et non l’art.
La brève introduction rappelle que l’image a toujours existé en islam, avec des fonctions différentes de celles reconnues en Occident, notamment dans le domaine religieux ; elle annonce le plan :
1er chapitre : la position de la religion musulmane élaborée dès la période fondatrice.
2ème chapitre : un regard succint sur la production d’images figuratives dans les aires centrales du monde musulman : arabe, iranien, turc.
3ème chapitre : la multiplication des images depuis deux siècles et l’adaptation à des conditions nouvelles de l’interprétation des textes de l’islam.
Dès le premier chapitre, l’acception du terme est posée : « Lorsqu’il est question d’images en pays d’islam, il faut préciser qu’il s’agit de celles représentant des êtres vivants ayant un souffle vital (rûh) ; donc les êtres humains et les animaux, les végétaux…» Coran et hadiths sont interrogés. Le message strictement monothéiste combat tout culte consacré à d’autres divinités que le Dieu unique, donc lutte contre les idoles. A l’époque du Coran, l’image n’existait pas (ou presque pas) en Arabie. Dans les hadiths, postérieurs, la condamnation est presque unanime. Les arguments invoqués sont les suivants : « L’impureté que les images confèrent au lieu ; le désir du peintre de se faire l’émule du créateur ; la peur de retomber dans le polythéisme. » Les propos des théologiens sont parfois plus nuancés ; restent la peur de l’idolâtrie ; l’effet de distraction, le rejet de l’objet de luxe.
L’attitude des juristes musulmans repose sur trois principes repris des hadiths : interdiction d’adorer les idoles ; crainte de la notion d’impureté ; idée qu’on ne doit pas créer à la place de Dieu. La question n’est pas centrale : il n’existe pas de traité sur les images. Les représentations figuratives sont exclues de l’espace sacré ; mosquées et même espaces publics. L’art figuratif devint un art profane ; ici, comme dans le judaïsme, l’interdiction est liée aux pratiques culturelles.
Le second chapitre offre un étonnant voyage à travers l’espace et le temps (d’abord jusqu’au XVIIIème siècle).
Le texte est riche en exemples judicieusement choisis. Le figuratif est un art privé, le plus souvent bidimensionnel, en dépit de quelques rares exemples. Il n’a donc pas une fonction représentative du pouvoir religieux comme c’est le cas en chrétienté ; c’est la calligraphie qui remplit ce rôle. A partir du XIXème siècle, la situation change rapidement. De la rareté on passe à l’abondance, pour commencer chez les minorités chrétiennes, production d’abord étrangère puis locale. Par l’arrivée de la photographie, de la peinture au chevalet, du cinéma, de la télévision, l’image a transformé le monde musulman et le problème. Sont analysés avis, débats et réactions, d’abord des ulémas réformistes, et pour la période plus récente, des fondamentalistes et islamistes révolutionnaires. Reste que l’image est proscrite des lieux où s’accomplit la prière.
En conclusion, quelques questions audacieuses sont posées :
les conditions de la condamnation sont-elles d’abord d’ordre moral
? La question de l’image existe-t-elle en islam ? ou bien vise-t-on à travers quelque chose de plus essentiel comme le rapport à la modernité et à tout
ce qu’elle pose ?
Monique Jouffroy