Jean-François Troin (dir.): Le Grand Maghreb

Sous la direction de Jean-François TROIN, professeur émérite de géographie à l’Université de Tours, cofondateur du centre URBAMA, sept géographes, familiers des rives sud, longtemps regroupés au sein du laboratoire de recherche de ce centre, se sont livrés, en actualisant des travaux parus en 1985, à un esai original : présenter l’espace stratégique sud méditerranéen, de la Mauritanie à la Libye - soit cinq Etats – dont les relations avec l’Europe sont plus intenses que les échanges bilatéraux entre eux. L’ouvrage traite de ce Grand Maghreb en trois échelles : générale (avec thèmes) ; nationale, chaque Etat étant étudié ; régionale, par un choix de territoires.
Ces cinq Etats, encore récemment colonies, départements français ou protectorats ont dû inventer de nouvelles politiques ; la géographie présentée est évidemment liée à l’histoire récente ou aux politiques menées ; le sous titre le souligne : mondialisation et construction des territoires ; l’analyse qui se veut scientifique ne peut être exempte de positions personnelles.
Dès l’introduction l’expression « Grand Maghreb », appellation peu utilisée dans le discours occidental, est objet d’explications ; il traduit une expression arabe, oubliée au temps de la colonisation qui a tenté d’étouffer un « système maghrébin » historique. Les luttes pour l’indépendance ont tenté de faire revivre la solidarité maghrébine. Cette « presqu’île allongée entre Méditerranée et Sahel, aux portes de l’Afrique noire et du Moyen Orient met en commun les pays sud sahariens…avec l’Europe » . Néanmoins, jusqu’à ce jour, les relations entre ces cinq Etats – 6 millions de km2 et 85 millions d’habitants seulement, la seule Egypte en totalisant presque autant – demeurent limitées. Inséré dans l’aire arabe, cet ensemble se singularise par de fortes minorités berbérophones ; il est souvent marqué par son intégration dans l’aire musulmane, la pratique dominante étant celle de l’islam sunnite. L’usage de la langue française est encore fort répandu, sauf en Libye. Ce Grand Maghreb, par suite de ses déconvenues européennes, opère depuis peu une nette réorientation en direction des Etats-Unis. Ses attaches et orientations sont multiples et mouvantes. Ces Etats, quoique fort différenciés, présentent quelques convergences : régimes autoritaires, risques redoutés des accords de libre échange, tiraillements dans les relations avec l’Europe ou les Etats-Unis, retards dans l’intégration régionale.
La première partie s’attache à décrire un environnement fragile ou fragilisé ; des exemples nombreux, comme l’extension de la désertification, montrent ce que peut coûter l’insuffisante connaissance – préalable à des décisions politiques – des lois qui régissent le fonctionnement des divers milieux. Les sociétés maghrébines ont vécu dans un temps relativement bref de profondes mutations : transition démographique en cours, mobilité spatiale, migrations internes, montée irrépressible de nouveaux citadis, adaptation culturelle, inégalités et nouvelles pauvretés ; une nostalgie du temps passé, pour beaucoup, est liée aux ingratitudes du temps présent.
Partout la ville s’étend avec ses variétés, ses constantes et la gravité des problèmes posés fait naître des politiques fluctuantes dans leurs formes et finalités où la recherche d’une efficace régulation sociale bloque notamment une politique urbaine dynamique. Les campagnes maghrébines sont désormais des campagnes ouvertes ; malgré des trajectoires historiques différentes, le dynamisme des campagnes est lié d’abord au savoir-faire des ruraux, à des stratégies communautaires, mais aussi au désenclavement par création d’infrastructures d’Etat. La production reste insuffisante et les politiques envisagées, souvent liées à une logique libérale, comportent risques et limites, parfois sous-estimées. La seconde partie fait défiler les cinq pays, opérant de remarquables synthèses, dégageant la singularité de chacun. Le chapitre sur la Libye et la Mauritanie aidera à faire connaître des ensembles peu étudiés.
La troisième partie s’attache à dégager, en morceaux choisis, la diversité des espaces en pointant au passage les faiblesses des politiques engagées ; défilent les grandes aires métropolitaines, la littoralisation de la Tunisie entre Nabeul et Mahdi, deux régions en voie d’intégration en Algérie et au Maroc, quelques espaces atypiques.
Le Grand Maghreb est une réalité diverse, complexe, à nuancer, en voie de transformation. La conclusion rassemble les grands thèmes étudiés dans une dynamique du présent. Un livre fort documenté ; une bibliographie fournie, deux cartes et quelque trente figures claires et précises ; un glossaire. Quelques statistiques sont à réactualiser comme dans tout travail sur le contemporain.
Monique Jouffroy